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Avec tes mains

27 août 2016 - Autres livres/Poésie
Avec tes mains

« Parler de toi, mon père, c’est remonter un fleuve en pirogue. » Ainsi démarre le récit d’Ahmed Kalouaz, qui dresse le portrait de son père Abd el-Kader. Suivant un ordre chronologique, chaque chapitre raconte une décennie, de 1932 à 2012 et dépeint la vie d’un homme simple, qui n’a jamais cessé de travailler.

Une vie de labeur et de sacrifices ; c’est ainsi que l’on pourrait résumer celle de ce père partit à la guerre parmi les tirailleurs algériens dès 1939, revenu dans son pays puis repartit en France pour trouver du travail, rentré pour l’ultime voyage. Une vie d’allers-retours, qui ressemble à celle de milliers d’autres. Orphelin, il n’aura de cesse de travailler, pour s’en sortir. Puis pour nourrir les nombreux enfants qui naitront et avec eux, les rêves d’une vie meilleure. Ouvrier sur des barrages, dans une usine de mosaïques, sur des marchés… « Tu auras touché à tout de tes mains. « Mille métiers mille misères », dit le dicton ». À la manière d’une enquête, en tâtonnant, son fils cherche à mettre des mots sur ce destin si singulier et universel à la fois. En recoupant des histoires racontées en famille, des informations piochées ici ou là, à la faveur de documents administratifs, il compose un hommage où l’amour n’est pas aveugle et tend, autant que possible, à une certaine distance objective. L’auteur admet parfois ignorer certains détails, ne peut les narrer avec précision ; il se laisse alors aller à imaginer grâce à de vieilles cartes postales, à broder un peu, invente « peut-être des lambeaux de vie », se faisant plus romancier que biographe -et c’est tant mieux.

Derrière la petite histoire individuelle, se dresse la grande, celle des colonies, des travailleurs immigrés et de leurs conditions de vie, de la guerre d’Algérie. Il y a également toute une analyse, subtile et sans manichéisme, du racisme, de la montée des fanatismes religieux, de la crise des banlieues, du sort fait aux femmes. le talent de l’auteur tient au fait que ces sujets traversent le texte, sans que l’on ait l’impression qu’ils aient été « plaqués », mis bout à bout de manière factice. en toile de fond. Je dois avouer que j’ai lu toute la première partie du livre avec beaucoup de sérieux mais très peu d’émotion, un peu comme on lirait un livre de sociologie ou d’histoire. Je devais me concentrer, relire plusieurs fois certains passages pour ne pas perdre le fil. Puis d’un coup, il y eut un tournant dans ma lecture. Je ne saurais expliquer pourquoi, mais j’ai commencé à ressentir beaucoup d’empathie pour cet homme et surtout, c’est le cri d’amour de ce fils qui m’a vraiment émue. Car il transpire beaucoup de mélancolie dans ce texte, de regrets de n’avoir pas su trouver les mots pour se parler, pour dire les chagrins, le manque d’amour. le fossé entre les générations, cette difficile communication entre un père exilé et ses enfants nés en France nous touche. L’écriture se fait outil thérapeutique, sans misérabilisme, avec une réelle démarche narrative et stylistique. J’ai mis du temps avant de saisir la beauté des phrases, avant d’entendre la « petite musique » du texte. Mais quand elle m’a sautée aux yeux, je me suis laissée porter par son rythme lent et poétique. En arrivant aux dernières pages, j’étais heureuse d’avoir dépassé ma première impression, d’avoir pu accéder au « cœur » du récit, d’en avoir entendu chaque battement.

Avec tes mains est un chant pour l’absent, une ultime lettre d’adieu d’un fils à son père. Il est difficile d’y rester insensible, tant la portée de cet amour est perceptible et l’émotion qui s’en dégage communicative. Un très beau texte à découvrir.

 

Avec tes mains, d’Ahmed Kalouaz. Editions Babel. 123 pages. 2012.

« Depuis l’enfance tu nous regardes grandir, avec si peu de gestes d’affection. Pris par l’instant qui file, vous pensiez que la tendresse était innée, naturelle, qu’elle n’avait pas besoin, pour se transmettre, de regards, d’attention, de mots simples et d’un filet de voix calme. Vous vous êtes trompés, ce n’est pas injure de le dire, vous n’y pouviez rien. Les enfants que nous sommes grandissent à vos côtés. Nous nous chamaillons entre frères, sans nous inquiéter de ce manque d’échange avec les parents, le trouvant naturel au bout du compte. Une forme de manque d’amour dont nous ne nous remettrons jamais.
Aujourd’hui, je t’invente peut-être des lambeaux de vie pour peupler ces blancs, combler cette carence affective mutuelle. Pourront-ils dire combien tu as souffert et ce que nous avons enduré ? »

 

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