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Beauté parade

8 juin 2016 - Romans
Beauté parade

Quatre femmes et un homme chinois, pour la manucure au rez-de chaussée. Deux ivoiriennes, au premier étage, à la coiffure. Plus que des anonymes, sept individus ; Lin Mei, Fengzhen, Yanping, Souqin, Gang, Madissou et Adja. Au salon VIP du 50 boulevard de Strasbourg à Paris, ces travailleurs d’habitude invisibles car sans-papiers se sont mis en grève.

Quand leur patron est parti, sans les payer, a commencé l’attente. Puis il a fallu se résigner ; il ne reviendrait pas. Lin Mei a été la meneuse. Le Nouvel An chinois arrivait et la perspective de ne pouvoir offrir de cadeaux à ses proches, comme le veut la tradition, a été l’étincelle qui a mis le feu aux poudres. Elle a réussi à convaincre six de ses collègues, tandis que d’autres filles quittaient le salon, résignées. Elles ont contacté la CGT ; le syndicat les a aidé à organiser la grève, à procéder à l’occupation des locaux. A trouver des soutiens, à coller des affiches, à planifier des manifestations. Pour qu’elles puissent obtenir des papiers, une régularisation en bonne et due forme, le sésame de tous les travailleurs illégaux et donc précaires : le titre de séjour. A défaut de récupérer l’argent perdu, obtenir au moins le droit de travailler légalement.

C’est ce combat que Sylvain Pattieu a voulu décrire, en les suivant, jusqu’à la fin de la grève. Agrégé d’histoire, professeur pendant un temps à Villepinte, engagé politiquement auprès du LCR puis du Front de Gauche, ce militant dans l’âme ne semblait pas pouvoir passer à côté de ce combat. Interrogeant tour à tour les employés en grève, les clients qui sont restés fidèles, les militants CGT présents pour les soutenir, il dresse le portrait d’une lutte pour la dignité. Son enquête sur le milieu de la coiffure et de la manucure est extrêmement pointue. Son propos sur la question du droit des travailleurs en général et des sans-papiers en particulier est éminemment politique et assumé. J’ai adoré cette liberté de ton. Que l’on partage ses idées politiques ou non, son parti-pris est avant tout celui du respect des droits du travail, pour tous. On sent également l’historien derrière l’écrivain, qui recontextualise toujours, ne se contente pas d’asséner des idées sans s’appuyer sur des sources fiables, références à l’appui. On apprend beaucoup sur le monde de la beauté, un monde bien moins superficiel qu’il n’y parait, chargé de sens, de signification. Mais également sur l’immigration chinoise, souvent moins connue que les autres. Il était temps de faire entendre ces voix singulières, si souvent silencieuses, d’une communauté réputée pour sa « discrétion ». Alors on lui pardonnera avec beaucoup, beaucoup de facilité la narration hachée, un peu répétitive, ou les effets de style dans le « parler d’Afrique de l’Ouest » qui ne fonctionnent pas toujours. Ce n’est pas bien grave, parce qu’il s’agit avant tout d’un texte qui interpelle, donne envie de se mobiliser, de rester révolté, ouvert au monde, sensible aux souffrances des autres, ces autres qu’on ne voit que très rarement dans les médias, ou gagner des victoires comme celle-ci.

Beauté parade est un livre qui fait du bien car il est foisonnant, engagé, émouvant à de nombreux égards. À la fois par ses portraits attachants, les parcours de ces femmes qui évoquent les raisons de leurs exils et par la sincérité brute qui s’en dégage. C’est également un cri d’amour au 10ème arrondissement de Paris, ce quartier si « gentrifié et populaire à la fois. Les très pauvres et les moyens riches. (…) Tout n’y est pas encore joué. Tout n’est pas lisse, pas homogène. » Pour y avoir vécu enfant, dans une rue qu’il évoque, connaissant ces boutiques de Château d’Eau, la mixité qui règne dans le quartier, le mélange bouillonnant de sa population, je ne pouvais qu’être conquise.

Un livre à découvrir, pour ne plus jamais dire « je ne savais pas ». Pour ma part, je n’en ai pas fini avec ce jeune auteur.

 

Beauté parade, de Sylvain Pattieu. Éditions Le Livre de Poche. 253 pages. 2016.

« La beauté n’appartient pas aux bourgeois. A Château d’Eau on l’a bon marché, coiffures incroyables et mains soignées. On ne te regarde pas de haut quand tu entres mais il faut attendre ton tour. Pour le chic et le calme mieux vaut aller ailleurs. Pas de produits bios et écolos. Pas d’ambiance feutrée et de lampes tamisées. Pas de poissons dans un bac pour manger les peaux mortes. Ici on est futile pour pas cher. Extravagant ou classique, tout est possible, dépend des goûts. On pense à la mode et au style et pourquoi pas après tout. Si ça permet d’être digne, fier de soi, bien dans son corps. De se faire une armure pour se garder du reste, de tout ce qui cloche et qui fait mal. »

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