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Café littéraire de la Cité : Rencontre avec Catherine Mavrikakis et Jean-Pierre Orban

7 octobre 2014 - Festivals et Rencontres, Prix de la Porte Dorée

C’est le samedi 4 octobre qu’a eu lieu le premier café littéraire de la saison.

Les deux écrivains invités étaient : Catherine Mavrikakis pour La ballade d’Ali Baba et Jean-Pierre Orban pour Vera.

Pour ne pas changer, je suis arrivée en retard… Elisabeth Lesne, qui anime les cafés littéraires, venait tout juste de commencer à présenter les auteurs.

Petit rappel de leur bio :

Catherine Mavrikakis est née en 1961 à Chicago, d’une mère française et d’un père grec. Elle a fait des études de littérature à Montréal et a enseigné durant dix ans à l’université de Concordia, puis à partir de 2003 à l’université de Montréal. Elle publie des romans dès 2000, dont Les Derniers Jours de Smokey Nelson.

Jean-Pierre Orban est né en Belgique d’un père belge et d’une mère italienne. Il est l’auteur d’un recueil de nouvelles et de plusieurs pièces de théâtre et collabore depuis plusieurs années au monde de l’édition.
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Elisabeth commence le débat en établissant des rapprochements entre l’héroïne de La ballade d’Ali Baba et son auteure. Elles sont toutes deux romancières et universitaires, leur filiation est la même (un père grec, une mère française) et vivent toutes deux à Montréal. Les livres des deux romanciers ont pour point commun de ménager une certaine surprise ; pas d’exubérance purement « ritale » dans le couple Augusto-Ada chez Jean-Pierre Orban mais un personnage principal, Vera, « une jeune fille enchantée par les activités que proposent les fachos » – l’organisation mussolinienne. Quant à Erina, l’héroïne de Catherine Mavrikakis, elle croise son père lors d’une tempête de neige à Montréal, alors qu’il a été enterré neuf mois plus tôt… « Étonnant aussi ; que ce père pétri de défauts, on lui rende un aussi merveilleux hommage » (Elisabeth).

La première question d’Elisabeth : D’où est venue l’idée, la nécessité de ce roman ? Pour Jean-Pierre Orban, Vera fait partie d’une ambition « bien plus vaste, mais occupé à l’écrire, je me suis rendu compte qu’il (son projet) devenait monstrueux. J’ai donc divisé par personnages. Vera était un titre de travail. J’ai pris dans cet ensemble qui est en cours et qui s’appelle Toutes les îles et l’océan le personnage qui n’était pas le moins important, mais le plus simple« . Mais c’est aussi un roman dont le thème est le questionnement sur l’identité de la seconde génération d’immigrés.

Quant à Catherine Mavrikakis, son père est décédé il y a deux ans et elle avait une relation assez difficile avec lui. Je la trouve émouvante, lorsqu’elle ajoute « j’ai pu retrouver, parce qu’il a été longtemps malade, sa folie. A l’hôpital il délirait, j’ai retrouvé quelque chose de mon père dans les derniers temps, alors qu’il était aux portes de la mort. Et j’ai eu envie d’écrire cette autre partie, cet autre côté de mon père que j’avais oublié toutes ces années parce que j’étais trop dans la colère et l’amertume. Ce qui m’est arrivé, c’est un peu comme mon personnage ; quand mon père est mort, souvent je me promenais dans la rue et je voyais un monsieur avec une canne et des cheveux blancs et je me disais : est-ce que c’est lui ? Bien sûr je savais qu’il était mort, mais parfois il m’apparaissait dans la rue, c’était furtif… c’est en voyant ces apparitions que je me suis dit pourquoi pas ? pourquoi pas l’imaginer vivant ? et puis qu’est-ce qu’il me dirait ? qu’est-ce qu’on se dirait ? Et donc, ça s’est passé comme ça. J’écrivais autre chose et d’un coup c’est devenu une urgence ; j’en ai parlé à Sabine (Wespieser) mon éditrice qui m’a dit : vas-y, c’est ça en ce moment que tu as besoin d’écrire. »
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Je précise que la transcription est fidèle : je suis passée au dictaphone (qui fatigue beaucoup moins que le stylo et loupe moins de choses, mais ne le répétez pas…) La salle était captivée, suspendue aux lèvres de Catherine Mavrikakis. Son discours n’avait rien d’impudique, alors même que cette histoire touche à l’intime. J’ai rarement vu quelqu’un s’en sortir aussi bien en exposant des choses aussi personnelles ! Elle m’a touchée, on sentait son émotion tout en maitrise, sans un côté larmoyant qui aurait pu me mettre, personnellement, mal à l’aise. Au contraire, cela sonnait juste et donnait terriblement envie de lire son roman.

La figure du père est très différente dans les deux livres : celui inventé par Catherine, Vassili, est lumineux, fantasque, nourricier ; tandis que chez Jean-Pierre Orban, Augusto est un père « benêt, un clown triste ». La fille de Vassili est pleine d’attente, d’admiration pour lui alors que Vera a honte du sien (« un clown gentil mais risible, un empereur aux tout petits pieds, maître de rien, pas même de lui-même« ).

Pour Jean-Pierre Orban, il se posait aussi la question de l’interaction entre langue et fascisme. Par sa voix j’apprends que les ambassades ont joué un grand rôle dans la propagation du fascisme italien à l’étranger. « L’idée géniale et mégalomaniaque de Mussolini était que ces italiens à l’étranger allaient devenir en quelque sorte les soldats du fascisme« . Il établit aussi un parallèle avec le présent : l’histoire se répète quand Berlusconi reprend l’idée de Mussolini d’un ministère des italiens à l’étranger… J’ignorais aussi le terme de « doposcuola » qui décrit les cours auxquels assistaient les enfants après l’école et qui « adaptaient » la langue et l’histoire italienne ou le calcul, au fascisme. Grâce à ces cours, Vera s’émancipe intellectuellement. Elle apprend l’histoire de son pays, étudie Dante ; elle lit tout ce que les lycéens italiens apprennent. Elle voyage ainsi à Rome pour rencontrer le Duce, comme de nombreux autres expatriés de son pays. Après la guerre le doposcuola est interdit ; elle va alors découvrir un monde cosmopolite et une autre langue : le français. Elle abandonne sa croyance en l’idéologie fasciste après la mort de son père, prise d’une grande culpabilité, pensant que ses propres activités ne sont peut-être pas étrangères à sa mort. A Soho (autre quartier italien de Londres, mais pas que) elle se fait embaucher dans un restaurant prétendument français. Elle se recrée ainsi un « territoire » avec cette langue neutre qu’est pour elle la langue française.
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Les deux romans reprennent aussi l’image de la mort. Ada ne récupèrera jamais le corps de son mari, mort dans un naufrage ; c’est pour cela qu’elle hante les cimetières. Quant au père d’Erina, il se moque de sa fille avec la petite phrase « le temps hors de ses gonds« . A propos de cette phrase dans Hamlet, Catherine Mavrikakis dit que les spécialistes de littérature la connaissent bien, mais qu’elle ne peut s’appréhender réellement, dans toute sa complexité, que lorsqu’on en a fait soi-même l’expérience. « Je crois que la vie et la fiction sont liées dans nos expériences ; ce sont deux expériences du monde, très similaires« . Après sa mort, ce père se décide à lire. « Je voulais imaginer que dans la mort on puisse faire ce qu’on n’avait pas pu faire dans la vie« . Jean-Pierre Orban dit qu’après avoir lu le livre de sa consœur québécoise, il a pensé que la mort est en fait le seul exil définitif…

Comme enfant de la deuxième génération (d’exilés) Catherine Mavrikakis tenait à être très bien intégrée. Son père la taquinait sans cesse à ce sujet, il trouvait cela ridicule. Il refusait d’être québécois et préférait se définir comme citoyen du monde. Elle se remet en cause dans sa sorte de crispation à vouloir tellement être québécoise et se dit que son père avait peut-être, finalement raison. Elle mène aujourd’hui une réflexion sur ses origines, un sujet « qui se renégocie toujours, qui n’est jamais réglé dans nos vies« . La ballade d’Ali Baba se termine sur l’apaisement, une sorte de paix retrouvée : « J’ai eu l’impression en écrivant le livre d’être très œdipienne, d’avoir beaucoup aimé mon père et de l’avoir beaucoup détesté. Mais à la fin du livre j’ai essayé de le montrer tel qu’il était. Je n’étais plus sa fille, c’était un être humain. Je peux lui pardonner, parce que c’est un être humain qui a bien fait de vivre sa vie comme il l’a fait, même si en tant que fille, j’ai de l’amertume (…) » C’est une réconciliation non pas d’une fille et de son père, mais une réconciliation d’humain à humain, de mortel à mortel. » Elle a aussi l’impression que c’est son père qui lui a dicté le livre, que ce côté joyeux vient de lui et non d’elle.
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Ce fut comme toujours une rencontre passionnante, pleine de richesse dans l’échange. J’ai vraiment « flashé » sur la personnalité de Catherine Mavrikakis, qui m’a semblé pleine de sensibilité et d’intelligence. Son éditrice, Sabine Wespieser, avait fait le déplacement pour accompagner son auteure et nous avons eu en aparté un échange captivant. Je ressors toujours comblée de ces moments qui permettent une réelle discussion entre professionnels de l’édition et lecteurs.

Je vais m’atteler à la lecture de leurs deux romans avec tout l’enthousiasme qui me caractérise… Et j’espère aussi vous voir toujours plus nombreux aux prochains cafés littéraires de la Cité !

Petit rappel des livres présentés :
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2 réflexions sur “ Café littéraire de la Cité : Rencontre avec Catherine Mavrikakis et Jean-Pierre Orban ”

Une Comete

J’aimerais bien venir la prochaine fois, si je peux … Tu me tiens au courant ?

Répondre
Manoulivre

Avec grand plaisir ! Je l’annoncerais un peu en avance, dès que j’aurais la date… ce devrait être fin novembre le prochain !

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