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Café littéraire de la Cité : Rencontre avec Colombe Schneck et Katrina Kalda

28 avril 2013 - Prix de la Porte Dorée

Samedi 20 avril, 16h30. Je suis à la bourre grave un peu en retard pour ne pas changer. J’arrive à la Cité de l’Immigration pour rejoindre le café littéraire qui se tient cet après-midi avec en invitées Colombe Schneck et Katrina Kalda.

Colombe Schneck a déjà pris la parole quand je m’installe, le plus discrètement possible, malgré tout mon bazar. Je sors l’appareil photo, le temps de faire un petit signe à Elisabeth, un sourire à Charlotte, et me voici dans les starting-blocks hyper concentrée. J’écoute donc Colombe Schneck nous parler de son livre La Réparation, paru en août chez Grasset. Elle raconte comment sa mère lui a demandé, quand elle était enceinte de son premier enfant, et si elle avait un jour une fille, de l’appeler Salomé en souvenir d’une de ses cousines morte à Auschwitz. Mais elle a oublié ce souhait durant des années. Après la mort de sa mère, elle est retombée enceinte, c’était une fille ; une amie lui a suggéré le prénom de Salomé. Elle a appelé sa fille ainsi, oubliant toujours le voeu de sa mère. Quand elle s’en est souvenue, elle a ressenti une grande culpabilité à l’idée de faire peser un poids comme celui-là sur les épaules de sa fille, alors qu’elle ne connaissait rien de l’histoire de cette parente.
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Alors que les soeurs de sa grand-mère maternelle restent en Lituanie, celle-ci vient s’installer à Paris dans les années 20. Durant la Seconde guerre mondiale, elles vont connaitre le ghetto de Kovno, les camps. Leurs maris et leurs enfants vont mourir ; elles par contre vont survivre. C’est à ce moment là que « le silence se fait sur ceux qui sont revenus, sur ceux qui ont survécu ». En revenant sur l’épisode de la « sélection » du ghetto de Kovno, la journaliste dit comprendre « le choix de la vie » fait par sa grand-tante d’envoyer ses petits-enfants vers la mort, dans le but de « préserver » ses propres filles. Grâce à cette décision, ces dernières ont pu refaire leurs vies quelques années plus tard, retrouver un mari, avoir à nouveau des enfants. Elle revient aussi sur ce qu’elle croyait en refermant ce livre : « que le retour à la vie était possible ». Elle pense aujourd’hui que c’est une fiction, que les rescapés donnent le change mais ne reviennent jamais totalement. Enfin, elle admet avoir mené son enquête assez seule, même si des membres de sa famille ont accepté de se confier…
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(Mais pourquoi diable Elisabeth semble-t-elle réprimer un sourire ? Mystère…)

Nous passons ensuite au livre de Katrina Kalda, Arithmétique des Dieux, paru en février 2013 chez Gallimard. Elisabeth résume le roman. Pour l’avoir lu, je peux vous en faire ici le pitch : Kadri Raud est une trentenaire un peu perdue. Elle est arrivée en France avec sa mère à la fin des années 80, avant l’indépendance de l’Estonie dont elles sont originaires, et la chute de l’URSS. La mort brutale de sa grand-mère Eda l’amène à se souvenir de son enfance, par le biais de lettres récupérées, qui datent de la guerre. Ce sont des lettres d’une amie de sa grand-mère, déportée lors de la première conquête par les Russes, de l’Estonie. Cette femme, Lisbeth sera envoyée dans des camps de travail, et son fils sera gardé par Eda. Quel éclairage ces lettres vont-elles donner à l’héroïne sur la personnalité trouble de sa grand-mère ? Quels secrets de famille sa mort va-t-elle révéler ?

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(Et oui ! On rit dans les cafés littéraires, faut pas croire !) 

Katrina Kalda nous confie qu’elle écrivait un tout autre livre quand celui-ci s’est imposé à elle. Lors d’une conversation avec sa grand-mère, celle-ci lui confie qu’elle a gardé des lettres d’une amie déportée : c’est le point de départ d’Arithmétique des Dieux. Ce qui frappe l’écrivain dans ces lettres, c’est le sensation de lire une parole portée par la lumière. Un témoignage vivant, réel. Les lettres que l’on trouve dans le roman sont une réécriture de celles récupérées par l’auteur. Katrina Kalda nous donne ensuite des éléments historiques pour comprendre la situation en Estonie durant la seconde guerre mondiale et les années qui ont suivies. Nous apprenons beaucoup de choses, que je ne peux malheureusement toutes retranscrire (et que j’ignorais pour la plupart). Par exemple, que les Soviétiques ont souhaité décapiter l’intelligentsia estonienne, ce qui explique que les artistes et les intellectuels, considérés comme « dissidents », aient été les premiers persécutés. Qu’il y avait assez peu de Juifs en Estonie, donc que les déportations ne les a que « peu » concernés (peu mais toujours trop, bien entendu).

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(La lumineuse Katrina)

Nous revenons aussi sur la personnalité des personnages de son roman ; sur la narratrice, assez dépressive. Sur sa manie de l’ordre et du rangement, hérité de son père et de sa grand-mère ; manie qui sépare les morts des vivants (si vous avez compris la métaphore tant mieux, moi pas j’avoue…). Katrina revient sur la figure d’Eda, une femme autoritaire, qui règne en maître sur sa famille, met les siens dans des catégories, boude sa petite fille quand elle apprend qu’elle veut faire un métier qu’elle n’a pas choisi pour elle…une vieille emmerdeuse personne charmante en somme ! Mais la vérité n’est pas si simple, et ce sont des sentiments très humains qu’interroge l’auteur : la culpabilité, le courage, la maniaquerie. Elle pose aussi la question du comment juger ? (ces personnes qui vécurent dans des temps troublés). Cela provoque, si l’on en croit les visages des spectateurs dans la salle, de nombreuses interrogations (à ce moment là je pense bêtement à la chanson de Goldman… et si j’étais né en 17, à Leidenstadt…)
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Ensuite les questions sont posées aux auteurs par le public, puis les deux femmes échangent sur leurs ouvrages respectifs. Colombe Schneck revient sur l’effacement de la communauté juive en Lituanie, et nous apprend à quel point elle fut terrible. Avant la Seconde guerre mondiale, la communauté juive représentait 160 000 personnes, soit 7% de la population totale. Environ 90% furent exterminés par les Allemands… Nous abordons aussi le rayonnement culturel de cette communauté, souvent cultivée et parlant plusieurs langues. Ainsi que le thème de la concurrence des mémoires. Katrina y répond par le sentiment qu’ont certains Estoniens de se voir reprocher l’extermination des juifs, alors qu’ils ont beaucoup souffert de l’occupation soviétique. Et oui, le malheur a tant de visages et il est si difficile à partager. Une personne du public demande la signification du titre Arithmétique des Dieux. Je me l’étais posée aussi durant ma lecture, mais la réponse est donnée vers la fin du roman. La grand-mère pensait que la connaissance des chiffres et la rationalité aidaient à surmonter la vacuité de l’existence. Le récit questionne l’injustice de l’Histoire, et cette forme d’arithmétique qui met en balance « un sauvé contre un perdu ».

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Un café littéraire assez instructif en somme, où j’aurais découvert deux pays aux Histoires complexes et sombres, et deux femmes très différentes mais passionnantes chacune à leur manière. Ce rendez-vous s’est évidemment terminé sur un petit café, où nous a suivi Katrina Kalda. Sans aucune flagornerie, c’est vraiment une jeune femme absolument charmante. Discrète et visiblement modeste, elle semblait sincèrement surprise de l’intérêt que nous lui avons témoigné par la réelle lecture et analyse de son livre. Je l’ai trouvée touchante dans la pudeur qu’elle mettait à s’exprimer.

Un excellent moment donc, encore une fois grâce à l’équipe de choc de la Cité qui organise ces cafés littéraires, à Elisabeth, à Charlotte, aux membres du Comité de lecture et à tous ceux que j’oublie… MERCI.

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