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Café littéraire de la Cité : Rencontre avec Fabrice Humbert et Frédéric Ciriez

11 février 2013 - Prix de la Porte Dorée

Samedi 10 février, 16h20. J’arrive, essoufflée, à la Cité de l’histoire de l’immigration.

Je viens de finir Avant la chute, de Fabrice Humbert. La dernière ligne du livre juste devant l’entrée (ça fait moyennement pro mais chuuuut…). Je mets 10 minutes à trouver la bonne salle, malgré les panneaux indiquant la médiathèque (la gourde…)

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16h30 : Je rencontre Charlotte, une des bibliothécaires de la médiathèque avec qui je me suis longuement entretenue la veille par mail pour lui faire part de mon envie de relayer la rencontre. L’accueil est chaleureux, du thé et du café attendent les participants. Je m’installe, effectue quelques réglages sur mon appareil photo, sort mon calepin et mon stylo. Je suis au taquet méga prête à jouer les reporters de choc.

16h40 : Fabrice Humbert se fait attendre, la salle se remplit petit à petit.

16h45 : Hourra! Fabrice Humbert est arrivé. On a évité le drame.

16h50 : On commence. Présentation par Elisabeth Lesne, la créatrice du Prix, des deux écrivains et de leurs livres respectifs. J’apprends que Mélo est le second roman de Frédéric Ciriez (je ne l’ai pas encore lu) et Avant la chute le cinquième ouvrage de Fabrice Humbert. J’apprends aussi que les deux précédents romans d’Humbert, A l’origine de la violence (dans ma PAL) et La Fortune de Sila, sont en cours d’adaptation au cinéma (il est scénariste du premier).

17h00 : Nous nous arrêtons sur le parcours de Fabrice Humbert. Il est professeur dans un lycée de la banlieue parisienne. Le thème de la violence « l’obsédait ». Après avoir écrit A l’origine de la violence, La Fortune de Sila et Avant la chute, il confie son envie de passer à autre chose, d’en finir avec ce sujet qu’il a étudié et traité sous différentes formes. Avant la chute aborde en effet une autre facette de la violence, celle générée par la drogue. Au Mexique, avec les cartels ; en Colombie, contre les pauvres ; en France, au cœur des banlieues. Elisabeth interroge Fabrice sur son choix du Mexique pour cadre de son histoire. Il répond qu’il est hallucinant de constater que lorsque le Président mexicain Calderon annonce la levée de 100 000 policiers pour lutter contre la drogue, les cartels sont capables de lever autant d’hommes pour les contrer (en effet cela laisse l’assistance perplexe).

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L’auteur souligne aussi le fait que 20% des échanges financiers du monde proviennent d’ échanges illégaux. Que l’économie « grise » (mélange d’économie dite blanche, c’est à dire propre et d’économie noire, illégale) est un des facteurs essentiels de la mondialisation actuelle (exemple des oligarques russes d’aujourd’hui). La crise financière de 2008 l’a « passionné », il s’y est beaucoup intéressé.

Il aborde ensuite la question de la « puissance de l’imaginaire », qui pousse le personnage de Norma vers les Etats-Unis, à la poursuite d’un autre idéal de vie. Il revient aussi sur le personnage de Naadir, cet ado surdoué qui veut s’en sortir malgré son milieu d’origine. Il parle avec tendresse de cet enfant qui comme d’autres est un « miraculé de la sociologie », un exemple qui fait mentir le déterminisme social. Cette énergie des ados de banlieue, en tant que professeur, Fabrice Humbert l’a connue. Il parle avec beaucoup de bienveillance de ces gamins qui partent avec moins de chances que d’autres au départ. Il a à ce propos une phrase très jolie, à propos de ces jeunes « des quartiers », que je note de suite de peur de la perdre : « c’est comme un suicide d’avoir tant d’énergie et de ne pouvoir s’accomplir ». Il dit combien ces êtres en devenir sont des « forces de vie ».

Enfin, nous terminons sur l’atmosphère qu’a voulu donner l’écrivain à son roman ; le soleil écrasant du Mexique, la pluie comme un rideau sur la Colombie, la grisaille sur la banlieue. Oui, je ne l’avais pas vu de cette façon là, mais maintenant qu’il en parle cela me parait évident. On retrouve en effet ces ambiances très différentes dans le livre.

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18h00 : Nous passons à Frédéric Ciriez et à son roman intitulé Mélo. Je ne l’ai pas lu, mais l’homme à l’air sympathique et je suis curieuse, alors j’écoute bien sagement. Le livre démarre sur le suicide d’un syndicaliste. L’auteur nous confie alors qu’il s’est inspiré du suicide d’un de ses amis, lui-même syndicaliste. Qu’il a mis dans sa fiction des éléments de la réalité, comme le jour de sa mort, le 30 avril. Ciriez a construit sa thématique autour du déchet. Dans le cas du premier personnage, il parle d’un « déchet de soi-même ». Le second personnage est un sappeur; il parle là du « déchet de la ville ». Enfin, la petite chinoise, qui est le troisième personnage de son roman, représente le « déchet manufacturé ». Il nous lit aussi certains passages de son roman, ce qui me permet de me faire une rapide idée de son écriture (et me donner envie de l’acheter).

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Est évoquée à plusieurs reprises la mort de son ami, qui lui a inspiré le personnage du breton. Un petit moment d’émotion passe dans la salle, l’auteur a la voix qui contient mal la vague, mais très vite se reprend et je suis soulagée. On sent à quel point l’écriture fut réparatrice, malgré le fait qu’il affirme son refus d’avoir voulu écrire un texte « geignard », ou de « faire peser sur (son) lecteur le poids de la mort de son ami ». J’apprend que la nuit du 30 avril est appelée la nuit de Walpurgis ; la nuit du mal.  Les gens se suicident majoritairement au printemps : la vue de l’éclosion de la vie devenant trop insupportable ?

J’ai beaucoup aimé le fait qu’il ait voulu dire « je » à la place d’un noir, éboueur et sappeur. Il dit regretter d’ailleurs que trop peu de personnages de la littérature française contemporaine ne soient à l’image de la France d’aujourd’hui (Alain Mabanckou l’a salué pour cela dans le magazine Jeune Afrique). Il parle comme un connaisseur du milieu de la sape, on sent qu’il a travaillé le sujet. Les joutes entre sappeurs sont selon lui des « luttes à mort pour le paraître ». Un narcissisme qu’il décrit comme « l’art de s’aimer ». Revenant sur le thème du déchet, il dit aussi que les sappeurs « exhibent notre putridité marchande ». Très canaille, il fait beaucoup rire la salle (et Elisabeth, qui lève le doigt devant le coquin, constatez sur la photo).

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18h45 : Il nous reste encore quelques minutes pour poser des questions aux auteurs. Je demande à Fabrice Humbert s’il n’a pas eu la tentation de « sauver » ses deux personnages d’adolescentes, Norma et Sonia. Sans révéler ce qui leur arrive, disons simplement que la fin n’est pas heureuse, comme la lectrice que je suis l’aurait espérée. Sa réponse est tâtonnante, disons pour la résumer qu’au vue de leur parcours une fin en happy-end aurait été peu probable, peu crédible.

19h00 : Nous ne devons pas tarder à rendre la salle. Je m’approche quand même de Fabrice Humbert pour lui faire signer l’autorisation de droit à l’image, lui donner la carte de mon blog, lui dire tout le bien que j’ai pensé de son livre. Je sens tout de suite le rapport professeur-jeune femme qui pourrait encore être étudiante, mais rien de négatif à cela, au contraire. L’homme est calme, on sent une douceur et une discrétion exquise. La distance est politesse mais sans froideur, et nous parlons un bon moment. Il nous quitte malheureusement avant que nous ne finissions au café, pris par un empêchement personnel.

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19h15 : Nous nous installons dans un café proche de la Cité, avec les membres du Comité de lecture du Prix, et Frédéric Ciriez, qui nous a suivi. En chemin je lui ai parlé, on se tutoie, je ne me sens plus (enfin si je me sens un peu honteuse de ne pas avoir lu son livre). J’ai oublié la deuxième carte de visite que je lui destinais, il me tend la sienne, je ne me sens plus à nouveau. Je lui confie mon désir d’écriture (de roman j’entends), il m’encourage, me dit de faire fi de la peur, de me lancer. Là j’ai la tête à deux doigts d’exploser tellement j’ai le melon.

Au café je suis indéniablement la plus jeune, la moyenne d’âge allant de 40 à 60 ans. Je suis interrogée sur ma présence, je parle de mon blog avec différentes personnes, les retours sont toujours curieux et gentils. Je pensais aller à la rencontre de ces gens, et finalement je me demande qui a été à la rencontre de qui… Entourée par des quasi professionnels de la lecture (certaines étaient journalistes ou travaillaient pour des éditeurs) je ne me suis aucunement sentie mise à l’écart, ni du fait de mon âge ou de mon manque d’expérience dans ce domaine.

J’ai quitté ces gens le cœur chargé de joie. Ces passionnés ont en commun l’amour de la littérature, beaucoup de respect pour le travail des écrivains, et à cela je m’y attendais. Mais je ne savais pas à quel point ces rencontres pouvaient être naturelles, dénuées de gêne, sans prétention aucune. Je ne pensais pas pouvoir approcher des auteurs et leur parler aussi librement. La désacralisation de leur « toute-puissance », de leur statut fut un moment plus qu’agréable, vraiment divin oui. Je souhaite à chaque lecteur de rencontrer des gens aussi simples qu’eux, qui m’ont convaincue encore plus fortement du fait que le roman est ancré dans le réel, et les écrivains des humains comme les autres, accessibles comme jamais je n’aurai pu l’espérer…

Note: La photo de la Cité est empruntée à Wikipédia.

(Tous mes remerciements à l’équipe de la médiathèque, qui m’a permis de réaliser ce reportage ainsi qu’aux auteurs)

2 réflexions sur “ Café littéraire de la Cité : Rencontre avec Fabrice Humbert et Frédéric Ciriez ”

chris

Bonjour,
un petit mot pour vous signaler au passage que Fabrice Humbert est bien professeur dans un lycée de « banlieue » mais sans doute pas au sens où vous l’entendez…Il s’agit du lycée franco-allemand de Buc (proche de Versailles), lycée plutôt élitiste puisque le recrutement se fait sur concours…donc très peu d’élèves de milieu défavorisé…Ces élèves l’apprécient beaucoup, tant pour sa capacité à capter leur attention que par sa faculté à rendre les textes classiques passionnants et vivants.

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Manoulivre

Bonjour, Il a en effet été précisé lors de la rencontre que Fabrice Humbert était actuellement en poste dans un lycée plutôt élitiste, comme vous le soulignez. Cependant il nous a confié avoir travaillé dans le passé dans d’autres établissements de banlieue avec des élèves issus de quartiers plus difficiles (je n’ai pas été vérifier, je le crois sur parole…) J’étais contrainte de réduire dans mon compte-rendu tout ce qu’on a pu dire en 2h mais en effet il parlait de « ces élèves-là » (des banlieues plus « difficiles ») quand il évoque ces « forces de vie ». Il a même ajouté que même s’il était très heureux de travailler au lycée de Buc et s’y sentait bien, il regrettait parfois l’énergie de ces enfants « moins favorisés »…mais j’ai jugé qu’il était compliqué de retranscrire cela sans que cela soit mal compris ou interprété bizarrement… (certaines choses se comprennent très bien à l’oral mais complètement à côté de la plaque à l’écrit)
Voilà, vous savez tout! Au plaisir de vous relire.

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