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Café littéraire de la Cité : Rencontre avec Mathias Enard

22 mai 2013 - Prix de la Porte Dorée

Exceptionnellement, le Café littéraire de la Cité n’a pas lieu un samedi mais en semaine ; nous sommes le mardi 21 mai, et pour une fois, je ne suis pas en retard ! Nous attendons beaucoup de monde, c’est pourquoi nous serons dans l’Auditorium de la Cité, et non pas à la médiathèque. Quand j’arrive, Mathias Enard est en train de se faire interviewer sur les marches du Palais (aux marches du palais, y’a une tant belle fille, lonla… pardon, je m’égare !)

Nous nous installons dans la salle. Je règle mon appareil avant que ça commence – très mal visiblement, puisque je rendrais compte plus tard que la moitié des photos sont floues. Snif. Mais nous n’en sommes pas encore là. Pour l’instant je m’amuse de voir la tête contrite des lycéens tout timides, dont la présence est réclamée fissa sur la scène par Elisabeth, douée d’une autorité naturelle et souveraine (quelle sadique je suis !) Bon, c’est vrai, je les trouve aussi mignons et tout gênés, ça y est je gagatise. Ca commence…

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Elisabeth nous présente Mathias Enard. Il est né en 1972 à Niort et a vécu en Syrie, au Liban, en Tunisie (soit de 1992 à 2000 dans le monde arabe). Aujourd’hui il vit à Barcelone. Il a publié plusieurs titres depuis La Perfection du Tir en 2003 ; Zone en 2008, Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants en 2010, L’Alcool et la Nostalgie en 2011, et enfin Rue des Voleurs en 2012, soit presque un livre tous les deux ans ! Il est aussi traducteur. Voilà pour la bio… pour plus d’info y’a google non mais !

Elisabeth lui demande comment lui est venue cette envie d’apprendre l’arabe et de voyager, en étant né à Niort ?! Il évoque Pierre Loti, né à Rochefort (il a fallut que j’aille faire un tour sur la toile pour savoir qui est ce monsieur) et plaisante sur le fait que c’est peut-être justement quand on naît à Niort que l’on a envie de voyager ! Les élèves commencent fort en demandant à l’écrivain pourquoi son écriture est-elle aussi « crue » ? Mathias Enard a l’air surpris de la question et répond qu’il y a différents styles dans le roman, mais que la réalité vécue par le héros est si dure, si violente, que sa langue s’en ressent forcément un peu. Il ajoute que les élèves sont certainement étonnés car les livres qui utilisent un langage familier ne sont pas souvent étudiés au lycée, mais qu’ils n’en demeurent pas moins courants chez les auteurs du XXIe siècle. Un des élèves l’interroge sur la description de la prostitution, évoquée à plusieurs reprises dans Rue des Voleurs. Pourquoi en parler ? Il lui répond que c’est une des réalités de Barcelone, qui tranche avec l’image touristique de la ville. A ses yeux, la prostitution est « un des versants les plus sinistres de l’immigration et de l’exploitation » On ne peut qu’être d’accord avec lui…

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(De gauche à droite) Rhéa, Félix, Clara, Mathias Enard, Elisabeth Lesne, Ali, Sacha (qui est cachée) et Paul-Kevin

Les lycéens reviennent à plusieurs reprises sur la voix du narrateur, qui les déroutent. Elisabeth va dans le sens de Mathias Enard, et leur répète qu’il s’agit de littérature ! Ali, un des lycéens, demande s’il connait bien le Maroc car il a trouvé que les lieux décrits l’étaient avec beaucoup de précision. Oui, un peu, dit-il. Il lui semblait surtout intéressant de situer le récit à Tanger pour sa charge mystique, internationale, littéraire. Pour ces « forces qui sont à l’oeuvre dans la ville de Tanger« . Elisabeth lui demande pourquoi il n’a pas écrit sur la Syrie… les yeux de l’auteur s’assombrissent, on le sent triste et un peu en colère quand il confie qu’il a écrit sur Tanger car il ne saurait pas écrire sur la Syrie, qu’il ne sait pas ce qui s’y passe. Un aveu qui parait amer…

On lui demande combien de temps il lui a fallut pour écrire le roman ; il commence par demander si l’on veut la version officielle, ou la vraie ? Elisabeth émet une sorte de grognement indiquant qu’on se fout de la version pour les journalistes, que nous sommes « entre nous », entre lecteurs quoi… je me bidonne sur ma chaise de son légendaire franc-parler. Mathias Enard nous explique donc qu’il l’a presque écrit en direct, entre janvier et mai 2012, mais que certains passages du roman avaient déjà été écrits avant et qu’il les a simplement « ajoutés ».

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Ils sont sages hein ces ptits jeunes ?!

Un des élèves demande : pourquoi Lakdhar lit-il des polars ? L’auteur confesse qu’il a lui-même commencé par lire beaucoup de romans noirs. Que cette partie du livre réside dans un moment qu’il a vécu, quand il est rentré un jour dans une librairie-papeterie de Tanger où étaient stockés au fond de la boutique, de vieux polars écrits en français. Il ajoute qu’il a trouvé choquantes les questions de certains médias qui remettent en cause la probabilité que son personnage, jeune marocain de la classe (très) moyenne, puisse lire autant et des choses aussi variés, jusqu’à finir érudit. Il évoque une forme de mépris occidental insupportable, à ne pas y croire. Dans son roman, il reconnait se moquer de la littérature islamiste venant du Golfe ou de l’Arabie Saoudite, car leurs livres sont purement et simplement des instruments de propagande (pour ceux qui n’auraient pas lu le livre, il critique le bourrage de crâne islamiste, pas la religion musulmane évidemment). Il explique que le but de ces groupuscules extremistes est de conquérir les pays du Maghreb. Un élève demande s’il est convaincu que les idées de Lakdhar sur la religion reflètent ce que pensent aujourd’hui les jeunes arabes ? Enard soulève simplement la dangerosité d’une uniformisation de la façon de vivre sa foi. Il a voulu souligner la multiplicité des conceptions religieuses et le rappeler.

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Les questions suivantes s’enchainent, passant d’un sujet à l’autre. Je compile donc ici les réponses faites par Mathias Enard. Oui, il s’est inspiré de ses voyages pour écrire le livre, mais pas de son vécu à proprement parler pour raconter la vie de son héros. Il souligne le fait que le personnage de Judit rend à Lakhdar « sa » littérature, en s’intéressant à sa langue et sa culture. Il n’a pas eu beaucoup de mal à se la représenter, car certaines de ses étudiantes auraient pu être des Judit, quand il était professeur à l’université de Barcelone. Il s’est inspiré d’anecdotes que des amis lui ont raconté pour écrire l’épisode où Lakdhar se promène avec Judit dans la rue et essuie des regards déplacés, parce qu’il est arabe et qu’il sort avec une européenne. S’il a choisi de prendre pour héros un personnage si jeune, c’est parce qu’il était intéressé depuis longtemps par le sujet du passage à l’âge adulte, car marqué dans sa jeunesse par des romans comme L’attrape-coeur de Salinger. Il voulait lui aussi traiter de la transformation, parce que l’énergie, « cette volonté du monde, de se battre« , lui plait dans la jeunesse. Cela fait écho pour moi à ce que disait Fabrice Humbert, en tant que professeur et écrivain, au café littéraire de la Cité le 10 février dernier. Puis nous terminons en évoquant la situation critique en Espagne, où 1 jeune sur 2 est au chômage, « jeune » allant jusqu’à 35 ans… Cette génération qui se bat, il a voulu s’en faire l’écho, à son niveau.

Enfin, la jeune Rhéa scie littéralement la salle en demandant à l’écrivain s’il pense sincèrement que la littérature puisse avoir un pouvoir salvateur sur les gens ? Perso je suis toute émue par sa question (mais bien sûr ma petite chérie, je te jure que la lecture sauve de beaucoup de choses !) Et l’écrivain de terminer en affirmant que oui, il croit à cette force salvatrice, car le livre est le dernier rempart où l’on pense.

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