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Café littéraire de la Cité : Rencontre avec Sabri Louatah

4 octobre 2013 - Prix de la Porte Dorée

Samedi 28 septembre, le café littéraire de la Porte Dorée recevait l’écrivain Sabri Louatah pour le troisième tome de sa série Les Sauvages. C’était le premier rendez-vous de la saison.

Elisabeth Lesne, responsable du Prix et intervieweuse de choc, nous rappelle en guise d’introduction que le lauréat de l’édition 2013 du Prix était Mathias Enard, pour son roman Rue des Voleurs. Elle se risque à une comparaison entre les ouvrages de ce dernier et de l’invité du jour : aïe aïe aïe, mais qu’as-tu dis Elisabeth ?! Sabri Louatah répond d’emblée qu’il n’aime pas être comparé à d’autres écrivains, qu’il ne lit d’ailleurs pas. Sa franchise fait rire la salle. Nous venons d’inaugurer là une longue série de réponses « cash » qui feront la particularité de cette rencontre…

Deuxième bévue en dix minutes : Elisabeth définit le roman de Sabri Louatah de « politique ». L’auteur n’est pas d’accord : il se fout de la politique, cela ne l’intéresse pas, d’ailleurs il ne vote pas (stupeur dans la salle). Ce qui l’a intéressé, c’est de raconter une saga familiale – en l’occurrence, celle de la famille Nerrouche (je note Nez-Rouge sur mon carnet, triple gourde que je suis). La politique est une toile de fond, mais ne définit pas pour autant son livre comme « politique ». Elisabeth passe à autre chose (on ne va pas fâcher l’invité dès le début) et rappelle la venue de Sabri Louatah à la Cité, en 2012, quand il avait présenté le premier tome de sa série, qui s’ouvrait sur une veille d’élection présidentielle. Il était le favori des lycéens et du jury, mais n’a pourtant pas obtenu le Prix. Bon là, tu cherches un peu Elisabeth. Tu lui rappelles un Prix qu’il n’a pas eu, nan mais où on va ? Heureusement tu te rattrapes en expliquant qu’il a publié 1115 pages en un an et demi, soit l’équivalent de douze rentrées littéraires pour Amélie Nothomb…je me poile ! Ce qui donne l’occasion à l’invité de reconnaitre que son style n’est pas parfait, car il écrit vite en effet. Mais qu’il préfère les écrivains imparfaits, comme Dostoïevski. Si Elisabeth trouve qu’il n’a pas de « tics d’écriture », ce qui est bluffant sur autant de pages, lui se dit honteux presque, lorsqu’il relit le tome 1 (mais pourquoi ?). A sa décharge, il faut dire que l’homme est un bourreau de travail. Il écrit 10 heures par jour, ne communique alors plus avec personne, recrée un monde imaginaire durant cette période d’écriture intensive, et est pris « par une sorte de furie ».

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Sabri Louatah reconnaît le mérite de ses éditrices, qui le relisent, lui ont souvent demandé de supprimer des scènes. S’il n’a pas toujours accepté ces remarques, il se rend compte aujourd’hui « qu’un bon écrivain doit supprimer des mots, des phrases. » D’ailleurs, 500 pages ont été supprimées du 3e tome des Sauvages. Elisabeth lui demande si ça n’a pas été trop dur : il admet avoir perdu le sens des réalités, qu’il partait un peu dans tous les sens, donc que cette coupure était nécessaire. Paradoxalement, les chapitres de ses livres sont très courts ; « j’ai calculé le temps de lecture pour trois stations de métro » (rires). Il y aurait pu y avoir des sous-titres aux trois tomes, le premier se serait appelé « Nous les enfants d’Algérie » (ce qui aurait été assez anti-commercial, je cite) et le second « Le dormeur de l’Élysée ». Allez savoir pourquoi, ça fait rire tout le monde…

Elisabeth lui demande quel a été le déclic pour écrire ; il n’y a pas eu à proprement parler de déclic, mais plutôt « une sorte de longue obsession ». Il voulait faire une série ; confie qu’il aime le mélo, qu’il avait été marqué par La Cicatrice, de Bruce Lowery, étant gamin. Et puis qu’il ne voulait pas être confronté au dilemme du romancier qui écrit un « premier » roman, et est donc très attendu pour le deuxième ; lui a décidé d’en écrire trois d’un coup ! Il fera une longue pause ensuite, après avoir terminé le tome 4 (eh oui, il est en train d’écrire le quatrième !) car il est « passé au bord de la folie » avec Les Sauvages. En même temps, il croit à « la vertu immersive » (10 heures par jour, c’est plus de l’immersion, c’est de la noyade, non ?) et à la cohérence poétique de ses différents tomes. Le premier était rouge, le second bleu, le troisième jaune ; il veut que le dernier soit vert, même si tout le monde lui crie qu’il est fou. Je l’ignorais, mais il explique que les éditeurs se refusent pour la plupart à publier des livres aux couvertures vertes, car cela porte malheur. Avec ces quatre couleurs, sans s’en être rendu compte (j’ai un doute) il aurait reproduit le drapeau de la Kabylie. Il rêve d’écrire de façon « tenue » et « foisonnante » (ce n’est pas déjà le cas ?), ne fait jamais de plan, car il trouve que c’est la meilleure façon de rater un roman. A ses yeux, il ne faut pas connaître la fin de son propre livre si on veut pouvoir l’écrire (je note le conseil).

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(Quel charmeur ce Sabri !)
Difficile avec une seule main, un seul cerveau et seulement deux oreilles, de consigner et retenir tout ce que j’entends, tant l’homme bouillonne. En vrac, je note que la cadence très rapide des séries télés l’inspire. D’ailleurs, Les Sauvages vont être adaptés par Canal +, avec l’auteur comme scénariste. Qu’il déteste le mot « beur », qu’il trouve hypocrite, un mélange de terme « mi-affectueux, mi-méprisant » et lui préfère celui de « bougnoule », plus franc. Mais aussi qu’il a travaillé « comme un dingue » pour arriver à ce résultat, tout hanté qu’il est par le complexe de l’imposteur. De son père ouvrier, il a gardé une certaine idée du labeur ; il écrit donc « au poids ». S’il a choisi de dépeindre un président de la République charismatique, presque parfait, c’est parce qu’il l’a voulu pareil à un « demi-dieu ». Il se fout de la réalité, d’où cette répulsion pour le terme de « roman politique ». C’est l’imaginaire qui doit triompher ; sa préférence va au terme de « conte ». Le manque d’enthousiasme, d’énergie, cette facilité bien française à décourager l’ébullition, l’agace profondément. Il confie vouloir toujours se mettre du côté « de ce qui vit, de ce qui bouge ».

Il y a quelques mois, Sabri Louatah a été pour la première fois en Algérie. Il s’y est fait pas mal d’ennemis (surprenant ?!), se défendant illico presto de jouer la mascarade du retour de « l’enfant du pays ». Il est Français, en est fier, l’affirme. Le pays de chacun c’est celui à ses yeux « où on a ouvert pour la première fois les yeux sur la beauté du monde ». Pour Sabri, c’était à Saint-Étienne. Alors l’imagerie idyllique du bled, ce fantasme des Anciens, il ne l’a pas le moins du monde. Le repli communautaire, la religion qui prend une place démesurée, ses petites-cousines qui portent le voile encore gamines, cela l’attriste. Il rappelle que les Maghrébins n’ont pas toujours été aussi religieux, que la génération de ses parents parlaient finalement peu de l’islam. La salle semble approuver…

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(Un bouquin humoristique, Les Sauvages ?)

Grâce à la promotion de son premier roman, il a pu rencontrer des gens qui l’ont aidé dans ses recherches documentaires ; énarques, personnel de cabinets ministériels. Quant au personnage de l’avocat, dans le troisième tome, il a été fabriqué à partir de la figure de Thierry Lévy, un éminent avocat pénaliste. Parce qu’il attache beaucoup d’importance à écrire ce qu’il connaît, Sabri Louatah a déploré de n’avoir jamais été incarcéré (rires) et a donc écrit un minimum de scènes se passant en prison. Mais en même temps, il affirme « si j’avais voulu faire quelque chose de réaliste, je n’aurais pas pris un président arabe » (re rires)

La rencontre touche à sa fin, c’est au tour du public dans la salle de poser ses questions : on demande à Sabri Louatah pourquoi ce titre des Sauvages : en référence (entre autres) à la quatrième entrée des Âmes Galantes de Rameau, intitulée Les Sauvages d’ Amérique (il adore la musique baroque, et vi !)

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Je sors de ce café littéraire assez déroutée ; l’invité y étant pour beaucoup. Déroutée, et intriguée, à la fois par l’homme et par le thème de ses livres. Sabri Louatah est un personnage à lui tout seul, provocateur, volubile, nerveux, charmeur, à la fois fragile et sûr de lui. Ses prises de positions tranchées, sa franchise à toute épreuve, auront certainement marqué le public ce samedi. Qu’il vous agace ou vous fasse craquer (ou les deux)… ce type est une vraie bourrasque ! Que je n’oublierais pas de sitôt, et espère revoir une fois ma lecture des Sauvages terminée, pour lui dire ce qu’en j’en pense, même s’il déteste les critiques. Car après tout… qui aime bien, châtie bien, non ?

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