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Ce que le jour doit à la nuit

20 septembre 2012 - Coup de coeur, Romans
Ce que le jour doit à la nuit

Younes vit avec son père, sa mère et sa petite sœur au milieu des champs. Quand sa famille perd tout, suite à l’incendie de ses terres, ils partent vivre à Oran.

Sauvé d’une existence misérable par son oncle pharmacien (marié à une française catholique), qui voit en lui le fils qu’il n’a jamais eu, Younes, devenu Jonas, change radicalement de vie. Le milieu social, l’éducation qu’il reçoit ainsi que les études qu’il fait lui permettent de progresser en marge des drames qui secouent son pays. Parce qu’il ne veut pas voir. Parce qu’il ne veut pas savoir. Il veut continuer de croire que l’amitié ne tient pas compte des origines. Mais derrière Jonas, Younes existe toujours. L’amour et la guerre ne l’épargneront pas.

Si certaines lectures nous échappent quand d’autres nous frappent de plein fouet, on peut se demander quelle en est la cause ; à mes yeux, c’est la part de résonance provoquée chez le lecteur qui fait toute la différence. Ce que le jour doit à la nuit a remporté mon entière adhésion car son sujet, l’Algérie et ses troubles qui menèrent à la guerre portant son nom, et ses répercussions tant pour les Algériens que pour les émigrés européens ou les pieds-noirs, est profondément liée à mon histoire familiale. Comme beaucoup de français, mes ancêtres étaient pieds-noirs, mon grand-père et ma mère sont nés à Oran ; vous pouvez imaginer l’émotion qui m’a saisie en approchant, par le biais de la fiction, tout un pan de mon histoire filiale.

Khadra nous parle d’amour, d’amitié, de sentiment d’appartenance à sa patrie, sans verser dans le pathos. Ses mots, puissants tant par leur choix que par leur portée, nous collent à la peau, comme autant de leçons de vie : « Cours la rejoindre… Un jour, sans doute, on pourrait rattraper une comète, mais qui vient à laisser filer la vraie chance de sa vie, toutes les gloires de la terre ne sauraient l’en consoler ». Le réalisme des personnages nous percute,  la dignité désespérée du père de Younes qui ne peut sauver sa famille de la misère, la sagesse de son oncle, la tendresse de ses deux mères, les copains qui grandissent et qui changent… autant de tableaux peints avec une infinie justesse. Le fait que l’auteur aborde tous les points de vue constitue aussi, à mon sens, la principale force de ce roman. Que ce soit les arabes, les émigrés espagnols ou les français, chacun a son mot à dire sur la façon dont ils vivent leur relation à l’Algérie, et leur positionnement sur l’indépendance. J’ai été profondément émue et touchée qu’un auteur algérien ai fait dire à l’un des personnages français de son livre « Si seulement on avait quitté le bled de notre propre gré, se plaint Gustave, à deux doigts du coma éthylique. Mais on nous a forcés à tout abandonner et à partir en catastrophe, nos valises chargées de fantômes et de peines. On nous a dépossédés de tout, y compris de notre âme. On ne nous a rien laissé, rien de rien, pas même les yeux pour pleurer. C’était pas juste, Jonas. Tout le monde n’était pas colon, tout le monde n’avait pas une cravache contre ses bottes de seigneur ; on n’avait même pas de bottes tout court, par endroits. Nous avions nos pauvres et nos quartiers pauvres, nos laissés-pour-compte et nos gens de bonne volonté, nos petits artisans plus petits que les vôtres, et nous faisions souvent les mêmes prières. Pourquoi nous a-t-on tous mis dans un même sac ? Pourquoi nous a-t-on fait porter le chapeau d’une poignée de féodaux ? (…) Tant qu’on aura pas la réponse, la blessure ne cicatrisera pas. »  Mon grand-père aurait aimé lire cela. Lui qui disait encore « Ma Terre » en parlant de l’Algérie, quarante ans après l’avoir quitté et être revenu en France, avec sa femme et ses quatre enfants, pourtant tous nés là-bas. Merci Monsieur Khadra, pour lui et les autres. Merci d’avoir parlé de la misère insupportable et de l’injustice que subissait les arabes face aux colons, de ceux qui ont fait le choix de l’indépendance pour obtenir une dignité que peu leur concédaient ; et d’avoir montré que dans chaque cause noble il y a aussi des erreurs de faites. les assassinats de civils sont à condamner, quelle que soit la cause qu’ils prétendent défendre.

Je recommande ce magnifique roman à tous ; il permet d’aborder simplement et avec brio une réalité historique et humaine très complexe. Vous n’en sortirez pas indemnes…

 

Ce que le jour doit à la nuit, de Yasmina Khadra. Editions Pocket. 441 pages.

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