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Cette maison est la tienne

10 novembre 2018 - Coup de coeur, Romans
Cette maison est la tienne

En Californie, de nos jours. Hadia, Huda et Amar sont les enfants de Layla et Rafiq, qui ont émigré d’Inde vers les Etats-Unis à l’âge adulte pour y travailler et fonder un foyer. Ils sont devenus américains, sans pour autant renoncer à leur foi, leurs traditions et les valeurs de leur communauté. Musulmans chiites, ils placent la famille au centre de tout. « Les amis, ça n’existe pas, expliquait Baba. Il n’y a que la famille, et seule la famille ne vous abandonnera jamais ». Parmi ces valeurs, l’une de celles qui est essentielle à leurs yeux est l’éducation des enfants. Or, dans cette fratrie, Amar nage à contre-courant. Si ses sœurs sont obéissantes et dociles, il n’a de cesse de se rebeller contre l’autorité des adultes. Elles ont d’excellents résultats scolaires, il a du mal à l’école. Tandis qu’elles observent scrupuleusement la foi parentale, il s’ennuie ferme à la mosquée. Pourtant, leurs parents sont persuadés de les avoir éduqués tous les trois de la même manière…

Le roman débute sur le mariage d’Hadia, où Amar réapparait après trois ans d’absence. Tout au long du récit, le lecteur apprend les raisons qui ont conduit à cet éloignement. Par bribes, se dessine l’histoire d’une famille, ses petites joies et ses grandes peines, l’enfance en commun et les choix individuels. La narration donne à entendre les pensées d’Hadia, d’Amar et de leur mère Layla, jusqu’à la dernière partie qui donnera la parole à un ultime personnage. La succession d’allers-retours entre passé et présent pourrait dérouter certains lecteurs ; pourtant, c’est ce qui fait la singularité du récit et de ce premier roman une réussite. L’alternance des points de vues permet de cerner les différents enjeux qui se jouent et met en lumière la complexité des relations familiales, où chaque évènement est vécu différemment selon la place que l’on occupe. Quant aux flash-back, ils renforcent la crédibilité du propos car tout n’est pas linéaire dans une vie… les pensées affluent en nous sans tenir compte de la chronologie.

Fatima Farheen Mirza nous propose également une galerie de personnages des plus attachants. Layla, la mère, semble parfois très démunie face à ses enfants, n’a pas toujours les clés pour les comprendre, notamment Amar. C’est un amour douloureux, sans cesse inquiet, qu’elle lui porte. Car Amar est très tôt happé par l’ombre, habité par la colère. Sa grande sœur Hadia est un modèle, une figure en qui il a confiance. A l’inverse de lui, elle choisit de ne pas s’opposer par la force à ses parents. Sa volonté de s’émanciper n’en est pas moins puissante, mais elle emprunte d’autres chemins. Elle incarne l’espoir, le changement ; la possibilité pour les filles, les femmes, de choisir leur vie, avec leurs propres valeurs, leur indépendance. Ainsi, elle choisit de se marier avec un homme qu’elle aime et rompt avec la tradition familiale du mariage arrangé. Cette réflexion sur l’éducation traverse tout le roman et est superbement menée. Elle pose la question des différences d’éducation entre garçons et filles, de la place de la religion. Elle pose aussi la question des choix que l’on fait lorsque l’on grandit, adulte, avec pour bagage l’héritage de notre famille.

J’ai profondément aimé me retrouver avec ces personnages et leurs pensées m’habiteront longtemps. Je ne peux que vous conseiller la lecture de ce premier roman remarquable, qui révèle une jeune auteure très prometteuse. Souhaitons-lui tout le succès qu’elle mérite, et plus encore.

 

Cette maison est la tienne, de Fatima Farheen Mirza. Traduction de Nathalie Bru. Editions Calmann-Levy. 472 pages. 2018. Un seul regret, à l’adresse de l’éditeur d’origine : quel dommage qu’il n’y ait aucune note de bas de page concernant les mots en ourdou, propres à la culture indienne ou à la religion musulmane !

« Si tu t’excuses, peut-être qu’elles ne répèteront rien. » Il se renfrogna. Qu’y avait-il de si difficile dans le fait de s’excuser ? On avait toujours l’impression de perdre quelque chose de précieux et de personnel. Elle ne s’était rendu compte de cela que depuis qu’elle était mère : de la fierté et de l’obstination qu’il y avait dans le fait d’être humain, et de ce besoin en parallèle d’être loyal et généreux, deux instincts incompatibles. « Tu dois de toute façon t’excuser quand tu as fait du tort à quelqu’un, surtout s’il s’agit de tes soeurs ». Que pouvait-elle dire d’autre ? Elle avait constamment envie de lui offrir, de leur offrir à tous, des bouts de pomme et du soleil, un carré d’ombre, mais aussi tout autre chose : un mode d’emploi sur la façon d’être au monde. Et cette envie, elle était particulièrement pressante à cet instant, alors qu’elle regardait Amar s’agenouiller et tirer sur une autre feuille jusqu’à ce qu’elle se déchire. L’odeur fraiche du basilic. Tous les jours, il y avait de petites disputes. Et tous les jours, les bouderies duraient, puis Hadia demandait le sel et Amar était le premier à le lui tendre. »

 

 

 

 

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