Menu

Debout-Payé

23 juin 2015 - Coup de coeur, Prix de la Porte Dorée, Romans
Debout-Payé

Ossiri est un vigile ivoirien sans-papiers. Au Séphora des Champs-Élysées ou au Camaïeu de Bastille, son œil avisé ne rate rien des comportements des clients ou des concepts marchands. Premier roman de Gauz (Armand Patrick Gbaka-Brédé) Debout-Payé offre un regard aiguisé sur ces hommes invisibles et les dérives de notre société de consommation.

Arrivé comme étudiant en France dans les années 90, Ossiri est pris en charge par les « anciens », Ferdinand et André. Grâce à l’entraide de la communauté, il obtient un logement et un travail. Par l’évocation de ces trois personnages, c’est une vision d’ensemble de l’immigration ivoirienne, de 1960 à nos jours, qui nous est donnée à lire. Une figure féminine vient quant à elle donner du sens à leur présence, à leur histoire : la mère d’Ossiri, femme de tête, sociologue. Une intellectuelle qui offre, pour le plus grand bonheur du lecteur, des explications sur l’origine des tissus hollandais utilisés pour la confection des vêtements « traditionnels » africains ou sur les politiques migratoires.

Alternant successivement narration et observations du vigile, l’architecture du roman peut parfois dérouter. Cependant, c’est bien ce mélange qui le rend si surprenant et original. La critique (et les lecteurs) ont beaucoup glosé sur la partie extrêmement drôle du roman. Certes, elle reste longtemps en mémoire une fois le livre refermé, mais Debout-Payé ne doit pas, à mon humble avis, être résumé (qu’) à cela. Car derrière ces sentences caustiques du vigile (dont certaines m’ont fait littéralement éclater de rire), il y a de vraies observations de bon sens, une dénonciation de notre société de consommation. Étant moi-même une consommatrice effrénée, je me suis reconnue dans de nombreux passages. Ce réflexe d’identification agit comme le filtre magique capable d’amener à la prise de conscience. Et c’est bien là que se situe le talent de Monsieur Gauz : nous faire rire et rougir de nous-mêmes, sans nous culpabiliser. Nous pousser à réfléchir, toujours. Bien plus difficile qu’il n’y parait, cet exercice de la remise en question, sans froisser quiconque ! Pourtant, tout le monde en prend pour son grade ; femmes, hommes, enfants, français, touristes. A la manière d’un humoriste de stand-up, l’auteur nous fait cadeau d’un rire libérateur. Mais ce rire va toujours de pair avec une réflexion profonde, ambitieuse, des rapports entre les êtres humains ; entre européens et africains, entre riches et pauvres, entre ceux qui ont le pouvoir et ceux qui le subissent.

Enfin, pour être entièrement franche et dépasser un peu le cadre de la critique littéraire formelle, j’ajouterais ceci. Gauz, ce n’est plus seulement pour moi l’auteur de ce premier roman, c’est aussi le chic type que j’ai eu la chance de rencontrer lors du café littéraire de la Cité de l’Immigration, puis à la remise du Prix de la Porte Dorée. C’est un grand monsieur baraqué, un peu intimidant au début, mais que t’as intérêt à tutoyer sinon gare à toi… ! C’est un gai-luron toujours prêt à mettre l’ambiance et à s’émerveiller du succès de son livre. C’est un homme de 44 ans qui a un sourire d’enfant quand il parle des rencontres incroyables qu’il a pu faire grâce à son roman, comme avec un club de lecture de papis et mamies, dans une ville « perdue » au fin fond de la France ! Gauz, c’est un physique de colosse et une générosité grosse comme ça. Je lui souhaite à ce titre et de tout cœur que sa belle aventure se poursuive.

Et vous, qu’attendez-vous pour vous ruer sur ce non-article de consommation ?

 

Debout-Payé, de Gauz. Éditions Attila. 173 pages. 2014.

103109832

Étiquettes : , ,

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *