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Dossier Littérature : Thérèse Desqueyroux, de François Mauriac

17 décembre 2013 - Dossiers et Reportages
Dossier Littérature : Thérèse Desqueyroux, de François Mauriac

I. La critique

Thérèse Desqueyroux est un des livres les plus célèbres de François Mauriac. Récit d’une tentative d’empoisonnement d’une femme sur son mari, l’auteur explore les tréfonds de l’âme de son héroïne, prisonnière d’un mariage décevant et d’une famille dans laquelle elle étouffe. Son roman dénonce une certaine réalité de la bourgeoisie française de province, qui annihile l’individu au profit des conventions sociales.

Thérèse Larroque est une jeune fille bien née, de la bourgeoisie bordelaise. Son père est influent mais exempt de toute tendresse, sa mère est morte en couches, à sa naissance. Elle a été élevée en partie par tante Clara, une vieille fille sourde, solitaire mais pleine d’affection maladroite. Depuis toute jeune promise à Bernard Desqueyroux, le demi-frère aîné de son amie d’enfance Anne de la Trave, elle se rassurera un temps de ce destin tout tracé. « (…) peut-être cherchait-elle moins das le mariage une domination, une possession, qu’un refuge. Ce qui l’y avait précipitée, n’était-ce pas une panique ? Petite fille pratique, enfant ménagère, elle avait hâte d’avoir pris son rang, trouvé sa place définitive ; elle voulait être rassurée contre elle ne savait quel péril. » Mais Thérèse n’est pas une jeune femme comme les autres. Cultivée, ivre de liberté, elle ne s’épanouira pas dans ce mariage.

Le roman s’ouvre sur la sortie du tribunal où Thérèse vient d’être acquittée, blanchie de l’accusation d’empoisonnement sur la personne de son mari. Ce dernier a fait un faux témoignage pour sauver l’honneur de sa famille, et a prétendu s’être trompé dans son traitement médicamenteux. Thérèse, sur le chemin qui la conduit vers la maison conjugale, se demande comment justifier son geste, comment l’expliquer à Bernard. Elle se remémore son enfance, son adolescence, ses fiançailles puis son mariage. Mauriac évoque le dégoût de son héroïne pour le sexe, et les assauts de son mari qu’elle subit en silence « le désir transforme l’être qui nous approche en un monstre qui ne lui ressemble pas ». C’est donc le portrait d’une femme malheureuse qui se dessine peu à peu.

La maternité, avec la naissance de sa fille Marie, ne comblera pas plus Thérèse. Cette naissance produira même un accroissement de son malaise « Autant que Thérèse ait souffert à cette époque, ce fut au lendemain de ses couches qu’elle commença vraiment de ne pouvoir plus supporter la vie. » Mais c’est aussi l’histoire d’amour vécue par sa belle-soeur, et la frustration qui en découle qui déclenchera bien des passions. En effet, Anne, l’amie d’enfance pour qui Thérèse nourrit des sentiments ambigüs, va s’amouracher d’un jeune homme, Jean Azévédo. Thérèse sera chargée par sa belle-famille d’user de toute son influence sur Anne, pour qu’elle renonce à cette relation qui n’est que folie (car elle ne peut aboutir à un mariage). Le bonheur, si court soit-il, vécu par Anne est un déchirement pour Thérèse, qui en est privée.

Thérèse Desqueyroux est un classique qui se lit sans grande difficulté. Mais j’ai trouvé encore plus passionnant de l’étudier, car c’est en décortiquant une oeuvre qu’on en découvre toutes les subtilités. Mauriac est d’une grande modernité en rendant cette femme malheureuse presque plus victime que coupable. Sans dévoiler la fin, j’ai trouvé très beau le fait que l’auteur laisse une chance, si infime soit-elle, à son héroïne d’être heureuse, en étant au moins libre.

II. L’histoire d’un livre

Durant l’été 1925, François Mauriac confie à son ami Daniel Guérin qu’il commence à tourner autour de son prochain roman, si vaste qu’il « craint de trop embrasser et de mal étreindre. C’est la fin d’un monde, rien de moins, que je souhaite peindre. » Le 28 novembre de la même année, il écrit une lettre de remerciement à son frère Pierre, car ce dernier lui a adressé des documents qui concernent l’affaire Canaby. Mauriac veut écrire à partir de ce fait divers, qui le hante depuis vingt ans. L’écrivain a été fortement marqué, jeune homme, par le procès de Blanche Canaby, qui s’est tenu à Bordeaux les 26, 27 et 28 mai 1906. L’accusée est suspectée d’avoir voulu empoisonner son mari ; elle est cependant soutenue par sa belle-mère et son mari qui craignent que le scandale n’éclabousse leur famille. Elle est condamnée pour faux en écriture et non pour empoisonnement. L’écrivain conserve précisément tous les détails de l’affaire, de l’ordonnance falsifiée à la liqueur de Fowler, ainsi que le nom de l’avocat, maître Peyrecave. Depuis quelque temps, il veut écrire sur le mode de la confession. Abandonnant son projet quelque temps, il le reprend dans Conscience, instinct divin, écrit fin 1925 et qui parait le 1er mars 1927, dans La Revue nouvelle. Ce texte est en quelque sorte un « début » du futur Thérèse Desqueyroux.

Il existe deux manuscrits de Thérèse Desqueyroux ; ils appartiennent à l’Humanities Research Center, à l’Université du Texas, à Austin. Ils ont la forme de cahiers d’écoliers. Sur le premier, est marqué « Thérèse Desqueyroux », et sur la ligne suivante « Sainte Locuste ». Une citation de Thomas Mann est mise en exergue « …certains êtres s’égarent nécessairement parce qu’il n’y a pas pour eux de vrais chemins ». La première version du manuscrit, dont le thème principal est la passion de l’héroïne pour Anne de la Trave, son amie d’enfance, est interrompue brusquement. Le 13 avril 1926, Mauriac entreprend une nouvelle version assez proche du texte définitif, sous un nouveau titre, L’Esprit de famille. Dans une note, consignée sur la première page de son second manuscrit, l’écrivain écrit « Aujourd’hui (..) je prends conscience de ce que doit être ce livre en même temps que j’en découvre le titre. L’anecdote de la femme qui empoisonne son mari ne sert qu’à illustrer ce sacrifice perpétuel, dans une famille bourgeoise française, à l’honneur du nom, à la Famille : tout recouvrir, tout cacher. Immoler tous les bonheurs individuels : que ça ne se sache pas. Le titre secret est Le plat de cendre (les chats recouvrent leurs ordures) » En supprimant le motif passionnel chez Thérèse, en gommant la tentation homosexuelle, le roman gagne une nouvelle dimension métaphysique. Les mobiles du crime deviennent plus flous, le personnage de Thérèse s’obscurcit et elle y gagne en complexité.

III. Les différentes éditions

Le premier manuscrit de Thérèse Desqueyroux commence à paraître dans La Revue de Paris, du 15 novembre 1926 au 1er janvier 1927. L’édition originale sort chez Grasset en février 1927 et c’est ce même texte que reprennent les éditions ultérieures. Le second éditeur de Thérèse Desqueyroux est Calmann-Lévy, toujours en 1927.

Dès l’année suivante, Le Livre moderne illustré met des images sur l’histoire inventée par Mauriac :

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En 1932, parait une autre version elle aussi illustrée, mais non plus sous forme de roman ; dans un journal intitulé Les Cahiers illustrés (Thérèse Desqueyroux. Illustrations de Constantin Le Breton. Paris, Ferenczi, 1932. 1 fasc. In-folio de 16 p. à 4 col. Les Cahier illustrés. Maîtres et jeunes de France et d’ailleurs).
En 1934, Grasset réédite Thérèse Desqueyroux ; en 1936, c’est au tour de Plon de s’en charger. S’en suivront trois nouvelles versions avec des illustrations :- Thérèse Desqueyroux. Paris. Lithographies de Roland Oudot. Paris, Cercle parisien du livre, 1936.
Thérèse Desqueyroux. Illustrations de Claude Escholier. Paris, Ferenczi, 1947. (Le livre moderne illustré)
Thérèse Desqueyroux. Lithographie originale de Clairin. Paris, Imprimerie Nationale, 1951. (Grand Prix des meilleurs romans du demi-siècle, 8) Dans cette édition, nous pouvons relever que la numérotation des chapitres se fait en chiffres romains.
Puis de nombreuses éditions plus récentes ont été éditées, dont beaucoup en poche après 1950. Mais depuis quelques années, un nouveau mode de lecture tend à se développer : le livre numérique. Disponible sur des sites spécialisés en « ebook », le roman est disponible en format « kindle » (pour liseuse numérique). On ne parle alors plus de nombre de pages, mais de taille de fichier : 252 KB, par exemple, au lieu des 187 pages de l’édition papier Grasset.
Un rapide recensement des traductions nous permet d’observer à quel point le roman de François Mauriac eut rapidement du succès ; un succès qui dépassa très vite les frontières de la France. Liste non exhaustive, elle démontre cependant le caractère universel des thèmes de Thérèse Desqueyroux et la fascination qu’elle exerça, partout dans le monde. On remarque différents éléments ; le titre de l’œuvre est parfois modifié (version italienne et portugaise) mais reste le plus souvent tel qu’il fut édité en France pour la première fois. Le prénom « Thérèse » peut être transposé, traduit dans la langue du pays, comme dans les éditions italiennes et polonaises, où elle devient « Teresa », mais reste le plus souvent suivi du nom de famille, Desqueyroux. Le nom ne subit jamais de changement, hormis dans la traduction serbo-croate, qui modifie le nom en « Dekeru ». A travers cette rapide bibliographie des éditions étrangères, on peut constater que le livre fut très rapidement traduit : en allemand et en anglais seulement un an après la parution en France (en 1928) ; puis en italien (1929), même en polonais, dès 1930.
Quelques exemples de parutions étrangères :
En italien :
Teresa. Tr. Maria Martone. Roma, Ed. Tiber, 1929.
En polonais :
Teresa Desqueyroux. Tr. Marja Wankowiczowa. Warszawa, Roj, 1930.
En portugais :
Teresa Desqueyroux. Tr. Nathaniel Costa. Lisboa, Estudios Cor, 1955.
En serbo-croate :
Tereza Dekeru. Kraj noci. Tr. Rasko Dimitrijevic. Beograd, Prosveta, 1956.

IV. Les adaptations : théâtre et cinéma
Au-delà du livre, des adaptations ont été faites sur d’autres supports ; au théâtre, au cinéma. Certainement parce que son héroïne a quelque chose d’absolument tragique et que sa problématique est quasi métaphysique, Thérèse Desqueyroux est un roman qui se prête particulièrement bien à la transposition. Il a ainsi été adapté et mis en scène à deux reprises. La première fois, par Marcelle Tassencourt en 1985, au Grand Théâtre de Bordeaux, et une seconde fois par Nicolas Delas, au Café Théâtre de Bordeaux.

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Représentation de la pièce mise en scène par Marcelle Tassencourt
Mais c’est surtout au cinéma que l’adaptation de Thérèse Desqueyroux eut le plus de succès. Sorti en 1962 avec Emmanuelle Riva dans le rôle titre, Philippe Noiret dans celui de Bernard et Sami Frey dans le rôle de Jean Azevedo, Georges Franju, le réalisateur, collabore avec Claude Mauriac en lui proposant d’être co-scénariste et dialoguiste sur le film. Celui-ci reçoit la même année la Coupe Volpi à la Mostra de Venise (meilleure interprétation féminine, pour l’actrice principale).
Le film de Franju respecte le flash-back proposé par Mauriac dans le roman, et s’ouvre sur le trajet en voiture (après la sortie du tribunal) où Thérèse se remémore le passé, sur le trajet du retour à Argelouse. Il ne fait pas l’impasse sur les sentiments homosexuels pour sa belle-sœur (Anne, jouée par Edith Scob) qui animent Thérèse. Le cinéaste a donc signé une adaptation fidèle, ajoutant une voix-off et une écriture directement tirée du roman original.

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En 2012, c’est Claude Miller qui réalise une nouvelle adaptation, avec Audrey Tautou dans le rôle de Thérèse et Gilles Lelouche dans celui de Bernard. La liberté prise par le cinéaste par rapport à l’œuvre originale de François Mauriac est d’abord sur la construction et la présentation temporelle de l’histoire. Alors que le roman commence par la sortie du tribunal par Thérèse, le film lui, s’ouvre sur l’enfance de l’héroïne, puis son adolescence, ses fiançailles, son mariage. Ce découpage permet de structurer le film, qui met des dates précises sur les images qu’il donne à voir, créant ainsi des « chapitres » bien distincts. Si le roman de Mauriac privilégie le point de vue de Thérèse, Miller propose de donner plus de place au personnage de Bernard, lui offrant plus d’épaisseur. Le réalisateur montre aussi de façon explicite les conséquences de l’acte de Thérèse : on voit son mari transpirer, vomir, souffrir ; ces éléments, amoindris dans le roman, permettent de minimiser le geste de Thérèse. On retrouve de nombreux dialogues du roman dans le film, qui sont retranscrits mot pour mot.
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Thérèse Desqueyroux reste une figure majeure de la littérature française. De la première édition chez Grasset en 1927 aux livres de poche d’aujourd’hui, en passant par les adaptations théâtrales et cinématographiques, le roman n’a eu de cesse d’évoluer, sans jamais perdre son identité première. Par les thèmes qu’il aborde, le roman de François Mauriac traverse les générations, les époques et réussit l’exploit de n’être jamais démodé : car l’aliénation d’un être qui refuse sa condition et cherche à tout prix à s’en défaire est et restera un thème universel et intemporel.
V. Bibliographie et sitographie :
François Mauriac. Essai de bibliographie chronologique 1908 – 1960, de Keith Goesch. Préface de François Mauriac. Librairie Nizet, 1965
François Mauriac. Thérèse Desqueyroux, de Véronique Anglard. Presses Universitaires de France, Collec. Etudes Littéraires, 1992
Les mal-aimés dans l’œuvre de François Mauriac. Actes du Colloque du Sénat et de la Sorbonne (6-8 Octobre 1997). Réunis et publiés par André Séailles et Elisabeth Couteau. Association Internationale des Amis de François Mauriac, 1998
François Mauriac et Thérèse Desqueyroux, de André J. Joubert. Editions A.G. Nizet, 1982
Le romancier et ses personnages, suivi de L’éducation des filles, de François Mauriac. Buchet/Chastel, 1988
François Mauriac, de Violaine Massenet. Paris, Flammarion, 2000
François Mauriac. Biographie intime. 1885-1940, de Jean-Luc Barré. Fayard, 2009
Sites consultés :
Gallica : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b9002480b.r=Th%C3%A9r%C3%A8se+Desqueyroux.langFR
Etudes littéraires : http://www.etudes-litteraires.com/therese-desqueyroux.php
Wikipédia : http://fr.wikipedia.org/wiki/Th%C3%A9r%C3%A8se_Desqueyroux
Amazon : http://www.amazon.co.uk/Therese-Desqueyroux-Fran%C3%A7ois-Mauriac/dp/6065880124/ref=sr_1_fkmr1_1?ie=UTF8&qid=1386332846&sr=8-1-fkmr1&keywords=therese+desqueyroux+romanian+edition
Tout le ciné : http://www.toutlecine.com/cinema/l-actu-cinema/0002/00024766-a-ne-pas-manquer-therese-desqueyroux-de-georges-franju-sur-france-3.html
L’Express : http://www.lexpress.fr/culture/cinema/therese-desqueyroux_1185098.html
UGC : http://www.ugcdistribution.fr/therese-desqueyroux-enseignants/
Cinéma Français : http://www.cinema-francais.fr/les_films/films_f/films_franju_georges/therese_desqueyroux.htm
Billet Reduc :http://www.billetreduc.com/12144/evt.htm

2 réflexions sur “ Dossier Littérature : Thérèse Desqueyroux, de François Mauriac ”

Pierre

Très beau travail historique ! Pour moi,, Thérèse Desqueyroux en plus des thèmes principaux,m’a marqué pour une autre raison. Natif des Landes, Mauriac décrit très bien l’ennui qui se dégage de ces forêts de pins, surtout sur un esprit désireux de découvertes…

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Manoulivre

Merci pour le compliment Pierre ! J’ai adoré faire ce dossier pour mes cours, surtout que cela m’a permis d’aller pour la première fois à la BNF et d’accéder à leurs salles de recherche ! Un vrai bonheur !

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