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Jacob Jacob

24 novembre 2014 - Prix de la Porte Dorée, Romans
Jacob Jacob

Jacob Melki a 19 ans, est juif et vit à Constantine. Enrôlé en juin 1944 pour libérer la France, il quitte son Algérie natale pour rejoindre la Provence, achevant son périple militaire en Alsace. Entre la petite et la grande Histoire, Jacob, Jacob dépeint un héros attachant ainsi que sa famille et à travers elle le destin des juifs d’Algérie.

Dernier né d’une fratrie de quatre, il est l’enfant chéri par excellence. Assez beau garçon, il émerveille tout le monde lorsqu’il chante, il est doué à l’école ; on peut envisager un bel avenir pour lui. Si sa belle-sœur est déchirée à l’idée de le voir partir, c’est parce qu’à ses yeux, « le départ de Jacob signifie la perte du seul être tendre et gai dans cette maison« . Oui, le seul dans cette famille où l’on tait ses sentiments et ses émotions à faire preuve de sensibilité, de délicatesse. Il est à part, si différent de la figure autoritaire et violente de son père et de son frère aîné, qui se font respecter par la crainte et les coups. Parce qu’il est ce fils tant aimé, Rachel sa mère va braver tous les interdits familiaux et culturels. Désobéissant ainsi à des années de soumission, elle partira seule à sa recherche dans diverses casernes du pays, pour lui apporter quelques provisions. Et cette figure de la mère est centrale dans le roman, car elle cristallise tout l’amour dont Jacob est le réceptacle.

En filigrane dans le récit, apparaissent des questions sociales, culturelles et historiques. La ville de Constantine est presque un personnage à part entière tant elle est minutieusement décrite. De nombreux lieux sont évoqués, comme le pont Sidi M’cid (appelé aussi la passerelle des vertiges, joli n’est-ce pas ?) mais aussi les rues, les places, les commerces, les synagogues. La communauté juive a toujours été d’importance à Constantine. En 1936, on y compte environ 56 000 musulmans, 50 000 européens dont 14 000 juifs, naturalisés français*. En 1940, l’abrogation du décret Crémieux retire aux juifs d’Algérie leurs droits à la citoyenneté française. Des dizaines de milliers d’enfants sont expulsés des écoles primaires ou secondaires à la rentrée 1941, comme Jacob, « parce que la France avait décidé que les juifs d’Algérie étaient de nouveau des Indigènes« . Cependant, cela n’empêchera pas la France de mobiliser ceux qu’elle avait exclu quelques années plus tôt, en enrôlant dans l’armée des milliers de constantinois et parmi eux, des « indigènes ». Ainsi, dans toute la partie consacrée à la guerre, on observe une armée composée de pieds-noirs, de musulmans et de juifs. Unis dans l’horreur d’une guerre dont ils ignorent tous les tenants et aboutissant, mais qui chantent vaillamment à l’aube du débarquement « C’est nous les Africains, Qui arrivons de loin, Venant des colonies, Pour sauver la Patrie…« .

Jacob, Jacob est un beau roman à plusieurs titres. Dotée d’un héros charismatique et fragile, il nous emporte à la fois par la beauté et la complexité de ses personnages, mais aussi par son contexte historique intense. Le narrateur, omniscient, connait les pensées de chacun et l’issue de l’histoire. Mais les êtres humains sont racontés, tels qu’ils sont, imparfaits ou sublimes, dans une langue descriptive qui, si elle tente de les observer et de les comprendre, ne les assomme pas d’un jugement moral. Parmi ces figures, celle de Madeleine, la belle-sœur de Jacob, est très belle et m’a vraiment touché. Tout comme le mystère qui entoure Louise/Léa, ce personnage étrange. Quant aux scènes de combats, j’ai admiré la façon qu’a l’auteure de nous plonger en immersion totale avec les soldats. Dans ces passages, son écriture se fait presque cinématographique et je n’ai pu évidemment m’empêcher de penser au film Indigènes. Enfin, Jacob, Jacob est un très bel hommage à la mémoire ; individuelle et collective, qui va des toutes petites choses (comme les gâteaux préférés de Jacob, les sfériètes, ces petits beignets préparés avec amour par sa mère) aux plus grandes (la reconnaissance des « indigènes » dans l’effort de guerre). A l’heure où les tensions communautaires entre juifs et musulmans sont vives, je ne peux que confier mon émotion de lire une histoire qui interroge leur mémoire commune, à l’image de Madeleine qui ne sait dire le sentiment qui l’assaille, le ouahch, qu’en arabe, elle qui « ne connaît pas de mot en français pour dire la tristesse liée au manque« . Ce sont des livres comme celui-ci qui nous poussent à nous interroger et à ressentir. Peut-être aussi pour ne pas oublier.

Lu dans le cadre du Prix de la Porte Dorée, je ne doute pas que ce roman saura trouver sa place parmi les finalistes, tant pour ses qualités littéraires que mémorielles.

 

Jacob, Jacob, de Valérie Zenatti. Éditions de l’Olivier. 166 pages. 2014.

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Si le sujet vous intéresse, vous pouvez trouver des informations fiables ici :

Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme, dossier de presse sur l’exposition Les Juifs d’Algérie

Ou sur ce site : http://etudescoloniales.canalblog.com/archives/2007/02/27/3966548.html

* Source : Article de Benjamin Stora dans Le Monde

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