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La ballade du Calame

15 décembre 2015 - Autres livres/Poésie, Prix de la Porte Dorée
La ballade du Calame

Dans son atelier, face à des photos de personnes condamnées par l’Histoire à l’incertitude de l’exil, l’auteur cherche l’inspiration, qui ne vient pas. Il veut écrire un livre sur l’exil, mais les mots lui échappent. L’angoisse le saisit. Il trace de sa plume un trait, qui lui rappelle l’école de Kaboul* et le maitre de calligraphie. Le calame, ce fin roseau taillé en pointe, devient cette « madeleine de Proust » qui ouvre la porte des souvenirs.

Au commencement, il y a l’alef, première lettre de l’alphabet arabe (le « a »). « L’alef est aussi mon tracé d’Ariane qui me guide vers mon passé, vers ma naissance. » Cette lettre illustre à elle seul à quel point le maniement des mots peut être dangereux, dans certains pays. À cause d’un trait d’esprit, son père fut condamné à dix ans de prison. « Le grand-père disait que son forfait avait été de dire qu’avec ce coup d’Etat l’Afghanistan avait perdu sa première lettre pour devenir Fghanistan. Ce qui dans notre langue signifie : terre de cri et de plainte. » Malgré cela, Atiq Rahimi lance un cri d’amour à la langue. C’est un rapport charnel, viscéral, qui l’y attache : « je retourne au verbe comme pour retourner à mon pays de naissance. » Car ils sont liés à l’exil, à la blessure intérieure du départ. A l’image de ce père qui « voulait s’en aller et vivre sa vie. » Un père parti pour « effacer sur sa peau toute trace de l’humiliation qu’il avait éprouvé en prison. » Du départ de l’auteur, qui affirme que « l’exil ne s’écrit pas. Il se vit. Il se vit une seule fois, comme une expérience originelle » nait sa rencontre avec l’Inde. Un pays aux mille facettes, aux mille croyances, dont les monuments comme le Taj Mahal ou le Temple de Khajurâho lui apprennent la beauté des corps, la sensualité. Cette confrontation avec une autre culture lui a permis de prendre de la distance avec sa culture musulmane, de mieux comprendre son pays. Le rapport entre mots et religion est questionné ; il a fait le choix de connaitre les religions, pour mieux les appréhender. « Avec distance. Et sans dogme. » Enfin, c’est le lien entre exil et création qui est analysé, avec en toile de fond, la calligraphie ou plus exactement les « callimorphies » qu’il réalise, laissant le tracé sur la feuille en dire plus que de longs discours…

Mis en lecture au comité de sélection du Prix de la Porte Dorée, je dois avouer que je ne me suis pas précipitée vers cette ballade. La raison de mes réticences ? Atiq Rahimi ne m’avait pas du tout convaincue en 2008, avec son roman Syngue Sabour (Prix Goncourt). Mais il parait que seuls les idiots ne changent pas d’avis… et en toute honnêteté, je me suis demandée si je n’étais pas un peu trop jeune à l’époque pour tout saisir. À ma grande surprise, dès les premières pages, j’ai été plutôt séduite par le propos. J’aime apprendre de nouvelles choses et dois reconnaitre que là, j’ai été comblée ! La réflexion de l’auteur sur les religions, les cultures orientales ou le travail du calligraphe sont très intéressantes. Les passages où il est question d’exil sont d’une justesse frappante ; en peu de mots, l’essentiel est dit. Le déchirement intérieur de l’exilé est criant et sa mise en perspective constante avec d’autres sujets (la création, la religion, le rapport à la langue maternelle) m’a captivée. C’est un joli objet, qui plus est, avec une belle mise en page et des « callimorphies » agréables à regarder. Seule la dernière partie du livre souffre, à mon avis, de quelques réflexions très érudites et peu intelligibles pour qui n’a pas suivi des cours de linguistiques ou ne possède pas les références en question. Je ne suis pas contre les textes exigeants, bien au contraire. Mais si le lecteur passe à côté du propos faute de compréhension, n’est-ce pas un peu dommage ?

Si le livre souffre de quelques longueurs, il n’en demeure pas moins un joli support de réflexion sur ces questions. Je suis vraiment ravie d’avoir dépassé mes a priori négatifs, car in fine, j’ai refermé ce livre plutôt satisfaite !

 

La ballade du calame, d’Atiq Rahimi. Editions L’Iconoclaste. 188 pages. 2015.

*Atiq Rahimi est né en Afghanistan en 1962. En 1984, il quitte son pays à cause de la guerre et se réfugie au Pakistan. Il demande l’asile politique en France et y poursuit ses études.

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