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La femme aux pieds nus

16 février 2013 - Romans
La femme aux pieds nus

« Maman, je n’étais pas là pour recouvrir ton corps et je n’ai plus que des mots – des mots d’une langue que tu ne comprenais pas – pour accomplir ce que tu avais demandé. »

C’est pour parer d’un linceul sa mère que Scholastique Mukasonga a écrit ce livre. Un linceul de mot pour lui rendre hommage, à elle ainsi qu’à toutes les autres mères ; les Mères Courage, les Mères Bienveillantes, celles qui ont donné la vie, leur vie, jusqu’à en mourir pour sauver leurs enfants. Car l’auteur est rwandaise et Stefania sa mère, comme des milliers d’autres tutsis, a péri dans la folie génocidaire de 1994. Elle a relaté cette expérience dans son premier livre, Inyenzi ou les Cafards. Dans La femme aux pieds nus, l’écrivain dresse un portrait des réfugiés tutsis au Bugesera, cette province du Rwanda où arrivèrent tant de déplacés, dont ses parents. Elle passe en revue les thèmes du quotidien. A quoi ressemblent les maisons ? Comment se nourrit-on ? Quelles traditions se perpétuent ? Quelles sont celles qui se perdent ? Quelle est la place des hommes, des femmes, des enfants au sein de la famille, du village, de la société ? Toutes ces questions auxquelles elle répond nous apprennent beaucoup. Même certains détails qui paraissent insignifiants au premier abord, deviennent sous sa plume des découvertes d’un monde inconnu. Le chapitre consacré au sorgho par exemple, est passionnant. On y découvre toute la variété des utilisations, sa symbolique, sa place dans l’imaginaire collectif. « Le sorgho, c’était le roi de nos champs ».

Mais au-delà du propos sur le quotidien, c’est bien sûr un témoignage pour les femmes, pour dire toute le courage dont elles ont fait preuve pour surmonter les difficultés. A l’image de Stefania, qui prévoit sans cesse de nouvelles cachettes pour ses enfants en cas d’attaque, ou de Gaudenciana, qui garde ses sept fils auprès d’elle de peur qu’ils ne se fassent tuer. Finalement, on parle assez peu des hommes, hormis quelques figures comme celle du père et des frères de l’auteur. Les hommes ne sont-ils pas ceux qui ont porté la mort…? Certaines scènes sont lumineuses, malgré l’horreur qui se préfigure; comme celle des vermifuges naturels utilisés pour les bambins malades. On se surprend à sourire malgré ce que l’on sait de l’après.

Ce texte pudique et fier est un témoignage de ce qui ne sera plus. Si une certaine mélancolie vous étreint en le refermant, c’est la preuve que, grâce aux mots, nous pouvons faire revivre ceux dont la voix s’est éteinte à jamais. Il est du rôle des survivants de nous la faire entendre.

 

La femme aux pieds nus, de Scholastique Muagasonga. Éditions Folio. 171 pages. 2012.

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