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La mer, le matin

24 juillet 2013 - Romans
La mer, le matin

Le petit Farid n’a jamais vu la mer, mais il l’a imaginé des milliers de fois. Il vit en Libye avec ses parents, Jamila et Omar, dans « l’une des toutes dernières oasis du Sahara« . Jusqu’à ce qu’éclate la violence, et que coule le sang. A des centaines de kilomètres d’eux, il y a Vito, un jeune homme songeur. Il connait bien la mer, lui qui a toujours vécu en Italie. Souvent, lui vient à l’esprit qu’Angelina, sa mère, à eu une « enfance arabe« . Elle a en effet passé ses onze premières années en Libye, avant que sa famille, comme des milliers d’autres, n’en soit chassée par Khadafi dans les années 1970.

Portrait de deux pays, la Libye et l’Italie, aux destins intimement liés, juste séparés par la Méditerranée, La mer, le matin condense en une centaine de pages des décennies d’histoires. On y découvre deux familles aux vies tragiques qui se font écho, mais sans jamais se rencontrer. Farid et Jamila qui tentent de fuir vers l’Italie ; Vito et Angelina qui sont allés quelques années plus tôt en Libye. Ce sont des petits morceaux d’eux-mêmes, au passé, au présent et peut-être au futur que nous chuchote Margaret Mazzantini. L’auteur réussit merveilleusement bien à faire le portrait de ses personnages, à nous décrire leurs émotions. Il y a une forme de contemplation, incarnée par le personnage d’Angelina, mélancolique et presque désillusionnée, qui est très poétique. Quant à Jamila, la mère du petit Farid, elle est bouleversante de courage et de détermination.

Hormis un vague souvenir de cours sur la Seconde Guerre Mondiale, j’ignorais tout des relations entre ces deux pays. J’ai été émue par cette découverte – et honteuse de mon ignorance. Pour ceux qui suivent un peu mon blog, vous aurez remarqué que les histoires autour de l’immigration, de l’exil et du déracinement reviennent souvent. Ce sont des sujets qui me tiennent à cœur, et j’ai trouvé dans ce roman un parallèle fort avec la guerre d’Algérie, et le retour des pieds-noirs en France. L’évocation toute en émotion de la famille d’Angelina m’a passionné. Il est étrange de voir à quel point l’Histoire se répète, malgré les nuances liées aux lieux et aux époques. Les Italiens qui vivaient en Libye ne se comportaient certainement pas tous comme des colons, certains parlaient arabe, vivaient sereinement et sans mépris avec leurs voisins, enterraient leurs morts dans ce sol qui les avaient vu naitre… Pour autant ils étaient la figure du colonisateur, il ne faut pas le nier, et ont payé cette image de leur « retour » (sur une terre que certains n’avaient même jamais connu). L’analyse de Vito, jeune homme d’aujourd’hui, est intéressante aussi, car il possède plus de recul que sa mère ou ses grands-parents. Il est donc capable d’entendre et d’admettre les horreurs liées à la domination de son pays sur un autre, sans rejeter cette vérité.

Et puis bien sûr, il y a ce drame de chaque jour, qui est le risque pris par des êtres humains pour fuir leur pays, coûte que coûte. Pour chercher un ailleurs plus clément, où l’on ne craint pas de voir son enfant se faire tuer ou mourir de faim. C’est ce qui fait la force de la littérature : le pouvoir de convoquer les morts et les vivants, ceux qui s’en sortent comme ceux qui échouent à changer le cours de leur vie, malgré leurs tentatives désespérées pour y arriver. J’ai pris comme un hommage à ce courage démesuré, la volonté de l’écrivain de ne pas laisser ces femmes, ces hommes et ces enfants sombrer dans l’oubli.

Par sa description extrêmement réaliste d’évènements récents, comme la chute du régime libyen en 2011, La mer, le matin m’a fait penser au superbe Rue des Voleurs, de Mathias Enard. C’est une de mes plus belles lectures depuis longtemps. J’aime ces romans où l’on découvre l’Autre, où l’on se confronte à une part étrangère de nous-mêmes. Où l’on apprend des choses, avec la sensation en terminant les dernières pages d’être devenu un peu plus sage, moins ignorant de la souffrance du monde. Plus humain.

 

La mer, le matin, de Margaret Mazzantini. Éditions Robert Laffont. 133 pages. 2012.

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Une réflexion sur “ La mer, le matin ”

sabi

Un livre tout simplement magnifique… Merci à toi Marine de m’avoir permis de le découvrir…

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