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La solitude des nombres premiers

31 octobre 2012 - Coup de coeur, Romans
La solitude des nombres premiers

« Mattia pensait qu’Alice et lui étaient deux nombres premiers jumeaux, isolés et perdus, proches mais pas assez pour se frôler vraiment. Il ne le lui avait jamais dit. »

Enfant, Mattia a abandonné dans un parc, pour se rendre seul à un goûter d’anniversaire, sa sœur jumelle Michela, handicapée mentale. A son retour, sa sœur a disparu. Son corps n’a jamais été retrouvé; cela va le marquer à vie. Enfant, Alice a eu un accident de ski. Le péroné sérieusement abîmé, elle en a réchappé avec une énorme cicatrice et une jambe boiteuse. Ces deux êtres marqués par la souffrance dès les premières années de leur vie vont se rencontrer au lycée. En guerre avec eux-mêmes et avec leurs parents, le rapprochement de ces deux ados à la dérive va s’imposer d’emblée. « Les années du lycée avaient constitué une blessure ouverte, que Mattia et Alice avaient jugée trop profonde pour qu’elle cicatrise. Ils les avaient traversées en apnée; lui, refusant le monde, elle, se sentant refusée par le monde, et ils s’étaient aperçus que cela ne faisait pas beaucoup de différence. »

C’est cru, dur parfois à avaler, toute cette rage contenue chez Alice, toute cette violence exprimée chez Mattia. Et le désespoir de leurs parents, qui sont totalement désarmés face à leurs gamins, est terrible. « La conviction de retrouver un jour son fils la tête enfoncée dans un oreiller ensanglanté s’était enraciné si profondément dans son esprit qu’il avait fini par agir comme si Mattia n’était plus là ; c’est ce qu’il faisait en cet instant précis, au volant de sa voiture. » Les parents de Mattia ont peur de leur fils, qui utilise toutes sortes d’objets coupants pour se mutiler ; les parents d’Alice refusent de voir qu’elle souffre d’anorexie, et ne réagissent pas à ses hurlements de détresse « -Tu vois très bien. Tu sais très bien que c’est à cause de toi que je serais toujours comme ça. Le père d’Alice abandonna sa fourchette sur le bord de son assiette. Il se couvrit les yeux de la main comme s’il réfléchissait. Puis il se leva et quitta la pièce. » Ce qui nous touche, au-delà de l’histoire elle-même, c’est ce que j’appellerais la respiration du récit. Paolo Giordano prend le temps de s’attarder sur ses personnages, il les rend attachants, au point que l’on voudrait les sauver, leur chuchoter combien la vie peut être belle. J’ai connu des gens comme eux, avec des chagrins indicibles, qui se consumaient de leur détresse. Arrivés à l’âge adulte, ces personnes restent toujours comme Mattia et Alice, toujours seuls et uniques car trop en avance sur les autres, trop « à côté » du monde. J’aurais souhaité que l’auteur les sauve totalement, irrémédiablement, mais la fin est interprétable différemment selon chacun.

J’ai mis beaucoup de temps à écrire cet article, car je ne savais comment vous faire entrevoir ce que j’ai pu ressentir. Les mots ne venaient pas, et contrairement à d’autres avis lus sur d’autres blogs, les héros ne m’ont pas agacés, leur détresse non plus, bien au contraire. J’ai ressenti leur peine et surtout je l’ai comprise, sans juger du bien fondé ou non de celle-ci. J’espère simplement, même avec maladresse, vous avoir donné envie d’ouvrir ce roman grave et percutant… ne serais-ce que pour ce sentiment doux-amer qui vous étreint en le refermant.

 

La solitude des nombres premiers, de Paolo Giordano. Éditions Points. 343 pages.

2 réflexions sur “ La solitude des nombres premiers ”

Nyx

Bonsoir ! Un petit mot juste pour vous (te ?) remercier. La lecture de ce billet m’a offert un vrai moment de poésie (et de réflexion, remise en question). Pourtant, j’ai moi aussi lu « La solitude des nombres premiers » et je n’ai pas (mais alors pas du tout) été touchée par « la respiration du récit » (très jolie expression au passage) dont tu parles. Mais ce sont tes mots à toi qui ont résonné en moi, tu mets le doigt sur des sentiments très justes je trouve (dans ce récit et dans la vie) : « J’ai connu des gens comme eux, avec des chagrins indicibles, qui se consumaient de leur détresse. Arrivés à l’âge adulte, ces personnes restent toujours comme Mattia et Alice, toujours seuls et uniques car […] trop « à côté » du monde ». J’en ai connu aussi voire je m’inclurais presque dans cette catégorie. Du coup ça opère une relecture complète de l’oeuvre de mon côté. Finalement, peut-être que ce bouquin m’a gênée parce qu’il avait l’effet d’un miroir ? A méditer !
Bref, mille merci pour ce billet et bonne continuation à toi ! Ah et longue vie à Livraddict grâce à qui j’ai découvert ta superbe chronique !

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Manoulivre

Et bien, je n’en espérais pas tant! En fait je ne sais pas trop quoi dire, (je suis gênée, trop de compliments!!!) à part merci, de t’être donné la peine de m’écrire ton mot, ça fait chaud au coeur d’avoir des réactions sur des critiques que je mets toujours du temps à publier car je les travaille un maximimum! (surtout que celle là j’ai dû mettre au moins 1 mois à la « pondre » tant le livre m’avait troublée) Je suis restée pudique sur la rédaction de ce billet, mais oui j’ai connu des gens qui ressemblaient à ces personnages, et à l’adolescence j’ai moi aussi eu l’impression d’être un peu comme eux. A travers cette critique je voulais rendre « hommage » à tous ceux dont l’âme est meurtrie par une blessure d’enfance, qui ne les laissera jamais indemne.
Bon aller, je m’arrête là… tu m’as coupé la chique!

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