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La Table Littéraire : Interview de Marc Fernandez

11 novembre 2015 - Interviews

94956420_oAPÉRITIF
Vous n’en êtes pas à votre première publication mais il s’agit de votre premier roman en solo. Pour commencer, comment allez-vous ? Vous étiez à Toulouse début octobre pour Toulouse Polars du Sud et dans diverses librairies pour des rencontres. Vous courrez un peu dans tous les sens, non ?

94956794_oC’est vrai, avant Mala Vida j’avais coécrit un certain nombre de livres avec Jean-Christophe Rampal, des enquêtes au long cours dont une sur des meurtres de femmes non élucidés à la frontière mexicaine (La ville qui tue les femmes, enquête à Ciudad Juárez, éditions Hachette Littératures). Nous avons également commis ensemble un polar à quatre mains, Narco Football Club (qui sortira en juin 2016 au Livre de Poche). Mais là, avec ce premier roman solo, c’est très particulier. J’ai même l’impression que c’est comme si je n’avais jamais écrit avant. Donc il y a eu pas mal de stress au moment de la parution. Les retours de lecture et la presse sont plutôt bons et encourageants, donc ça va. C’est une aventure et installer un « jeune » auteur inconnu, un premier roman prend du temps et n’est pas facile. L’équipe de Préludes, mon éditeur, est vraiment au top pour ça ! Et oui, c’est un peu la course en ce moment, avec pas mal de rencontres en librairies. Pour moi, c’est vraiment important d’aller à la rencontre des libraires et des lecteurs, c’est comme ça que l’on se fait connaître, le bouche à oreille est important quand on démarre cette nouvelle vie d’auteur.

ENTRÉE
Vous avez lu et chroniqué des dizaines (des centaines ?) de romans. Dans quel état d’esprit passe-t-on « de l’autre côté » (celui des écrivains). Avec la confiance de l’expérience, l’appréhension du débutant ?

94956813_oJe n’ose plus compter le nombre de romans lus et chroniqués mais oui ils se comptent par centaines. Cela fait presque vingt ans que je suis journaliste et ces cinq dernières années j’ai vraiment beaucoup lu et chroniqué. C’est aussi sans doute la raison qui m’a poussé à me lancer dans ce premier roman. A force de lire ceux des autres, je me suis dit que moi aussi j’étais capable d’en écrire un 🙂 Durant l’écriture, pas de confiance excessive ni d’appréhension, j’étais concentré sur mon histoire. L’appréhension vient après et elle est venue c’est sûr. On se pose beaucoup de question, mais je pense que c’est le lot de tous les auteurs, on se demande comment va être accueilli notre roman, si les gens vont aimer, etc. Certains amis auteurs eux-mêmes m’ont dit que j’étais courageux de passer de l’autre côté… Moi je n’ai pas eu cette impression, ce n’est pas du courage, j’avais vraiment envie d’écrire cette histoire, donc je l’ai fait, c’est aussi simple que cela au départ. Maintenant c’est vrai que vu mon « statut », cela peut s’avérer plus stressant que pour d’autres. Mais je vous rassure, tout va bien !

PLAT
Dans Mala Vida, le personnage d’Isabel décide de faire justice elle-même, par vengeance et persuadée que c’est la seule issue possible. La loi (d’amnistie) semble alors plus forte que le besoin de vérité des victimes. Qu’en pensez-vous ?

94956764_oMon idée était de porter à la connaissance des lecteurs cette histoire vraie des bébés volés. Pour moi, elle est si forte qu’il fallait en passer par la fiction. Après, le roman pose bien sûr pas mal de questions, dont celle de la vengeance et le fait de se faire justice soi-même… Ce sont deux véritables questionnements qui, selon moi, sont des moteurs parfaits pour des romans. Maintenant, Isabel répond d’une certaine manière (je ne dis rien pour ne pas en dévoiler trop), Diego, l’autre personnage principal, d’une autre. Je crois qu’il n’y a pas de règle, que c’est chacun d’entre nous, en son for intérieur, qui doit agir comme il l’entend. Après, quand la justice ne fait pas son travail, quand la loi est faite pour bloquer et ne pas réparer, on peut comprendre que certains décident d’agir. Je ne sais pas, personnellement, comment je réagirai si on m’avait volé un enfant et que la justice de mon pays m’interdise une quelconque action. J’imagine que je ne resterai pas les bras croisé, mais jusqu’où je pourrai aller, ça, je n’en sais rien. La vengeance est une chose, se faire justice une autre…

FROMAGE
Aimeriez-vous écrire un roman qui n’aurait aucun ancrage réel, ni contemporain ou sociétal, du type histoire de famille, d’amour… ? Ou êtes-vous viscéralement attaché à l’actualité ?

94957842_oCe n’est pas que je n’aimerai pas écrire un roman sans ancrage dans la réalité, c’est que je pense que j’en suis incapable ! Je suis farouchement ancré dans le réel, une déformation professionnelle sans doute. J’ai choisi d’être journaliste pour faire du reportage, aller sur le terrain, rencontrer des gens, enquêter, être au plus près de l’événement, de l’action, du réel donc. Et puis, je ne me vois pas écrire autre chose que des romans noirs en fiction… Et comme c’est le genre du réel par excellence, la boucle est bouclée. Maintenant, une histoire de famille ou d’amour peut s’ancrer dans la réalité et finir par un bon polar. D’ailleurs, Mala Vida est aussi une histoire familiale… J’aime les romans avec du fond, du contexte, contemporains, donc je pense que je continuerai dans cette voie là. Mais qui sait, peut-être qu’un jour je vais me réveiller avec une idée qui n’a rien à voir avec tout ça… Les voix de l’inspiration sont impénétrables 🙂

DESSERT
Vous êtes, il me semble, parfaitement bilingue. L’inspiration pourrait-elle venir en espagnol ? Quel lien entretenez-vous avec ces deux langues qui sont les vôtres ? De la même manière, vous revendiquez d’être français et espagnol. Quel enrichissement trouvez-vous à votre double culture ?

94956835_oOui je suis bilingue, je parle et j’écris dans les deux langues. Maintenant pour être honnête, ma langue de travail est le français et l’inspiration arrive d’abord en français. Le lien avec ces deux langues sinon est quotidien, tous les jours je parle, je lis ou j’écris dans les deux, c’est mon quotidien. Parfois je rêve en espagnol, d’autres fois en français aussi, ça dépend du moment. Quand je suis en Espagne, bien sûr, je pense d’abord en espagnol, et inversement. Oui je revendique cette double nationalité. Par les temps qui courent, je trouve qu’il est bon de rappeler cela, que l’on n’a pas à choisir. C’est une chance de baigner dans une double culture. Je pense que je suis quelqu’un d’ouvert, qui s’intéresse aux autres et ce n’est pas un hasard, c’est lié à cela, à l’éducation aussi bien évidemment mais naviguer entre deux langues, deux pays, sans frontières, permet d’être peut-être plus tolérant envers les autres cultures.

CAFÉ
En regardant votre bio et encore plus votre bibliographie, on est frappé de voir à quel point trois sujets vous passionnent : l’Amérique latine, l’Espagne et la drogue. Vos origines expliquent certainement l’attirance pour les deux premiers, mais qu’en est-il du dernier ? Quels sont, selon vous, les enjeux de cette question en France ?

94957542_oVaste question 🙂 Disons que tout ça est sans doute dû au fait que je parle espagnol. L’intérêt pour l’Amérique latine je l’ai depuis très longtemps, c’est « facile » pour moi. C’est un continent fascinant, où il se passe plein de choses, positives et négatives. La drogue en fait partie, j’ai eu à traiter bon nombre de sujets liés à ce fléau, c’est une réalité indéniable du continent, qui influe directement sur la vie des gens. Mais j’aime bien aussi parler de sujets positifs, comme ce reportage à Buenos Aires au sein de la Colifata, une radio dans un asile tenue par les patients. C’est toute la beauté de l’Amérique latine : d’un côté les cartels de la drogue, les armes, la violence, les morts. De l’autre une culture originale, dynamique, des initiatives géniales avec des gens tout aussi géniaux. Pour la France et la drogue, ce serait trop long à expliciter ici, mais disons que je ne suis pas contre une dépénalisation des drogues douces. Voilà, la polémique peut être lancée avec ça 😉

DIGESTIF
Pensez-vous que le succès des séries d’enquêtes/séries noires influence l’écriture des auteurs de polars ? Les descriptions « techniques » ne risquent-elles pas de prendre le pas sur la qualité de l’écriture ?

S94956881_oans aucun doute, les séries influencent l’écriture aujourd’hui, encore plus dans le polar peut-être. Mais je ne pense pas que ce soit un mal, au contraire. Les thématiques traitées peuvent être différentes et intéressantes, le style plus percutant. On évolue en quelque sorte. Personnellement, je commence à me lasser des gros pavés de 800 pages. On peut très bien raconter une histoire et faire passer des émotions en 300 pages. J’ai l’impression que l’influence des séries se voit particulièrement dans le style, il a été dynamisé, dans les dialogues aussi, plus réalistes. Bref, pour moi, c’est un bien, une tendance actuelle qui peut permettre de proposer des romans différents aux lecteurs.

 

Je remercie chaleureusement Marc Fernandez d’avoir pris le temps de répondre à mes questions.

Pour en savoir plus, vous pouvez vous balader par ici. Je vous invite, que vous soyez amateur de polar ou non, à découvrir son premier roman, Mala Vida. Vous risquez d’apprécier son ton engagé et son suspense haletant !

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