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La Table Littéraire : Interview de Pascal Manoukian

20 décembre 2015 - Interviews

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Le 9 décembre 2015, j’ai rencontré Pascal Manoukian, dans ses bureaux de l’agence Capa, à Paris. Je l’avais contacté sur sa page Facebook, chamboulée par ma lecture des Echoués, son premier roman paru chez Don Quichotte à la rentrée. Ayant eu un véritable coup de cœur pour ce titre, j’ai eu envie de discuter avec son auteur. Je me suis aussi précipitée sur ce qu’il avait écrit avant ; le superbe Le diable au creux de la main, paru également chez Don Quichotte (et en Points depuis). Je suis rentrée chez moi sur un petit nuage, encore sous le charme de ce joli moment. J’ai rencontré un vrai Monsieur, avec une majuscule. Pascal Manoukian est une personnalité des plus attachantes, un homme sensible et profondément humain, avec qui le temps passe trop vite. Deux heures pour parler de ses deux livres, de lui, de la littérature et de l’exil, c’est à la fois dense et presque trop court. Nous avons disserté, ri, partagé autour d’un café. J’ai enclenché le dictaphone pour plus de sérénité. Voici le compte-rendu écrit (avec quelques coupures, parce que deux heures, c’est long). Ce fut sans aucun doute ma plus belle rencontre littéraire et humaine de l’année. Et je pèse mes mots ! Qu’il en soit remercié.

 

APÉRITIF

En te lisant je ne peux m’empêcher de me demander : que peut la littérature ? Dans quelle mesure peut-on bousculer les consciences à l’aide de la fiction ? Et en 2015, le journaliste a-t-il plus de pouvoir que le romancier ?

94956794_oJe trouve que la littérature est un imperméabilisant contre la bêtise et l’intolérance. Je pense qu’elle doit donc s’attaquer à des sujets d’actualité, à des sujets graves. En tout cas c’est comme cela que je le ressent. J’ai fait beaucoup de journalisme ; on y est obligé à tout, on doit toujours faire attention à tout… alors que dans la littérature, on est obligé à rien. Cela permet l’engagement. Ma démarche tenterait à prouver que la fiction a plus de force que le journalisme. Je trouve que l’écriture, le livre, c’est quelque chose qu’on reprend. Et c’est un non-lecteur qui te dis ça, car bizarrement, je ne lis pas. On relit rarement un article, alors qu’il y a un côté intime dans le livre. Quand on parle entre autres de personnages qui peuvent faire peur dans la vie ou que tu ne regardes pas (les migrants) et que finalement, tu les ramènes chez toi, dans ton intimité, dans ta voiture, près de tes enfants, dans ta maison de campagne, ils finissent par faire partie de ta vie. C’était mon job dans Les échoués, me dire que si les gens ouvraient ce livre et rentraient dans la vie de Chanchal ou de Virgil, sans doute ils ne verraient plus (les « vrais ») Chanchal ou Virgil de la même manière. La France est coupée en deux, entre gens qui sont tolérants et ceux qui ne le sont pas et je le vois bien dans les signatures… Certains me disent « je ne vois plus les travailleurs sur les chantiers comme avant » ou « je ne vois plus les vendeurs de roses comme avant ». Donc oui, je pense qu’on peut réussir à faire un peu bouger les lignes. À partir du moment où tu donnes un visage et une voix à ces gens, tu gagnes quelque chose, en faisant le cumul de toutes ces actions… On en parlait justement hier sur France Inter avec Philippe Torreton (Podcast Emission France Interà ce propos, je vous invite à vous ruer sur ce livre : 34 auteurs pour les réfugiés, chez Points. Auquel Pascal Manoukian participe, ainsi que d’autres, dont Olivier Adam, Valérie Zenatti,… Tous les bénéfices des ventes -5€ le livre- seront reversés au Haut Commissariat pour les réfugiés).

 

ENTRÉE

A ton avis, pourquoi en 1979 on avait aussi peu de tension vis à vis des boat-people, dont tu parles dans Le diable au creux de la main ? Même si la situation socio-économique n’était pas la même, comment expliquer un tel changement dans le regard des gens, vis à vis des réfugiés ?

94956813_o1979 était une autre époque, très militante. L’humanitaire commençait. J’allais aux réunions de Médecins du monde, tu pouvais encore dire « j’ai envie de monter une mission là-bas », ça ne s’était pas professionnalisé. (Moi : il y avait peut-être aussi un regard moins critique sur l’humanitaire ?) Oui, et puis surtout on était encore dans l’idéologie. Et puis c’était des asiatiques, ce n’était ni des africains ni des musulmans ; les asiatiques ont la réputation de s’intégrer, de ne pas faire de vagues. Et puis jusque-là, tous les réfugiés avaient quitté des dictatures de droite. C’est ce qui a fait, à mon sens, la grandeur de Bernard Kourchner. Il a dit : « y’a des gens qui quittent le communisme, il faut aller les sauver ». Il s’est fait virer de MSF pour ça ! MSF l’a viré en l’accusant de parisianisme, de vouloir se faire mousser… Or pour moi, les boat-people, c’est la mission la plus émouvante à laquelle j’ai assisté ! C’est la définition même de l’humanitaire : y’a des gens qui se noient, je prends un bateau et je vais les sauver. Il y avait aussi une volonté politique, à l’époque. Chirac avait donné 500 visas pour les réfugiés. Parce que d’habitude, quand tu repêchais des boat-people, ils allaient en camps de réfugiés… et cette année-là, Kouchner avait décroché 500 visas, c’était l’année de la cohabitation. (ça laisse songeur en 2015)

 

PLAT

Le diable au creux de la main, c’était une première publication sous forme d’essai, avant de te lancer dans le roman ? Y avait-il une certaine appréhension à commencer par la fiction ?

J94956764_o‘ai écrit mon premier livre, Le fruit de la patience, pour expliquer à mes enfants l’histoire de leur famille. Je me donne des petites missions dans la vie, je suis très « transmission ». Et puis j’ai écrit Le diable au creux de la main pour leur expliquer ce que j’ai fait de ma vie. J’étais beaucoup parti… La lecture de ce livre a déclenché beaucoup d’interrogations en eux. J’ai leur ai volontairement dédicacé le livre ; je me suis longtemps demandé comment ils avaient pu vivre mes absences. Quant à la fiction, c’est quelque chose auquel je pense depuis longtemps. J’ai commencé cinq ou six romans, une fois trente pages, une fois cinquante… Pour un livre comme Le diable…, il faut remplir sa vie avant de la raconter. Ce qui a fait le succès et l’originalité de ce livre, c’est que je partais comme si c’était un récit – le premier chapitre est un début de roman. Je n’ai pas voulu me séparer de ça, du récit de mon histoire familiale arménienne. La famille ne comprenait pas bien, elle qui avait réchappé de la guerre, pourquoi je voulais tant m’y confronter. J’ai répondu à la question que l’on m’a posé cent fois « pourquoi êtes-vous journaliste ? », en écrivant. J’ai attendu trente ans entre mon premier livre et le deuxième… je me suis dit que je ne pouvais pas attendre aussi longtemps entre le deuxième et le troisième ! Je me suis donné un an pour l’écrire. Je me suis rendu compte qu’entre 9h et 1h du matin, tu ne fais rien de bien important, tu regardes la télé… Du coup je me suis mis à écrire chaque soir. Après, c’est une habitude, tu rentres, tu es avec Chanchal. J’ai rendu Les échoués il y a sept mois. Et j’ai recommencé à écrire, il y a dix jours.

 

FROMAGE
Chanchal est un réfugié climatique. Cette interview a lieu en pleine semaine de la Cop21, c’est l’occasion d’en parler… J’ai constaté que peu de romanciers prennent en compte cette réalité dans leurs récits. À ton avis, pourquoi ? D’autant plus que de nombreux réfugiés vont devenir, à l’avenir, des réfugiés climatiques !

94957842_oJ’ai choisi la typologie des personnages en fonction d’endroits que je connaissais et en fonction de leurs raisons d’émigrer. Tu as les déçus du post-communisme, des gens qui viennent des pays de l’Europe de l’Est. Il y a aussi beaucoup d’africains, qui fuient la montée de l’islamisme et les guerres civiles. Mogadiscio, pour y avoir été, c’est d’une violence rare. (Moi : Oui, Dans Les échoués, l’assassinat de la femme et des filles d’Assan est juste… atroce). C’est un des endroits où j’ai eu le plus peur. J’ai trouvé que c’était l’endroit où ma vie valait le moins. Quand tu es journaliste et que tu es blanc, quelque soit l’endroit où tu débarques, entre le moment où le type va te braquer et va vouloir appuyer sur la gâchette, tu as toujours une petite marge de 3, 4%… il ne va pas t’abattre comme il abattrait un somalien. Tu as toujours 2-3 minutes pour parler de ta famille, prendre un café… (je blêmis, il raconte ça si calmement !) Là-bas, c’était impossible. Dès qu’on arrivait, la balle était déjà dans le canon et le type me disait : « tu veux mourir ? ». Je n’avais pas cette possibilité de parler. J’ai passé ma vie dans un monde violent et je n’ai jamais donné un coup de poing, je m’en suis toujours sorti par la parole. J’ai donc choisi la Somalie parce que j’aime beaucoup ce pays et puis pour en revenir à Chanchal, j’ai été au Bengladesh en 1991… J’ai rencontré des pêcheurs qui m’ont raconté, comment la mer s’est déchaînée, comment ils étaient sur leur bateau puis quelques minutes après, projetés sur des palmiers. Si je n’avais pas vu la peur dans leurs yeux, je ne l’aurais pas cru. On sait que dans 20 ans la population de l’Afrique va doubler et qu’il va y avoir une vague de réfugiés climatiques. Et puis… j’aime beaucoup le Bengladesh, c’est un pays attachant.

 

DESSERT
Contrairement aux écrivains « sédentaires », tu as beaucoup voyagé, rencontré beaucoup de gens, à travers de nombreux pays, durant bien des conflits. Quel est l’avantage que tu as pu en tirer, dans la connaissance et la description de l’âme humaine ?

94956835_oJe ne sais pas, je pense que des gens peuvent avoir une imagination débordante. Moi l’avantage, c’est que c’est documenté de ma propre expérience. C’est à dire que la documentation, je vais la chercher dans ma propre bibliothèque de souvenirs. Pour Le diable au creux de la main, je n’ai pas relu mes notes, hormis pour les noms et les dates – je n’ai aucune mémoire des noms ! J’ai pris des notes toute ma vie. Mais je me suis dit qu’en fin de compte, ce que j’avais vécu, c’est le souvenir que j’en gardais. Donc tout est vrai, après est-ce que c’est vrai au détail près ? Non. Mais c’est le souvenir que j’en ai. Pour le roman, c’est intéressant comme question… Par exemple, je connais bien la cathédrale de Mogadiscio. J’y ai vécu l’appréhension -quand tu es dans une cathédrale qui est à moitié détruite, c’est impressionnant. Donc oui, certainement que cela aide.

Je reviens sur l’âme humaine. Cela m’a frappé à la lecture de tes deux livres, mais aussi en t’entendant dans une interview, où tu disais que « les héros d’hier peuvent devenir les bourreaux de demain ». Tu réussis très bien à dépeindre des personnages qui ne sont pas tout blancs ou tout noirs…

Ça pour le coup, c’est tout ce que t’apprends le journalisme. Tu pars avec une idée toute faite – même si tu tends à être objectif – et tu rentres en comprenant que tout est gris. J’ai croisé tellement de gens, dans des situations tellement difficiles, sur tellement d’années… Oui, j’ai vu des héros devenir des salauds. Tu peux croiser quelqu’un du côté que tu estimes être le mauvais, mais il a ses raisons. C’est ce que j’ai montré dans Les Echoués, tu as des systèmes d’exploitation entre les migrants. J’ai eu l’occasion de croiser une palette d’âmes humaines très vaste, en effet. Mais je crois que jusqu’à maintenant, j’ai toujours écrit sur l’exil.

 

CAFÉ
Justement, j’y viens. L’histoire relative au génocide arménien t’a beaucoup marqué, ta grand-mère ayant réussi de justesse à en réchapper. Tu en parles dans tes livres comme un héritage familial. Dans quelle mesure cette sensibilité influence ton écrit, comment se traduit-elle, dans ta vision de l’humain ? Et sur quel autre thème voudrais-tu écrire ?

94957542_oJ’ai l’exil à fleur de peau. Je ne peux pas croiser un exilé, sans qu’il y ait obligatoirement un contact, presque physique. L’autre jour, je faisais une émission, il y avait une femme algérienne. Je m’assois instinctivement à côté de l’algérienne, pas de la présentatrice. Je dis qu’on a le même dépôt au fond du cœur. Même si on a pas les mêmes histoires, c’est quelque chose qui obligatoirement, nous rapproche tous. Enfant, mes copains étaient pieds-noirs… c’est ce qui m’a donné le sens de l’histoire, quand ils me racontaient l’exode, la valise… Eux m’avaient raconté ce que c’était de quitter son pays, ma grand-mère me l’avait raconté aussi. Depuis des années, je note des idées. Je voulais revenir sur l’histoire de ma mère, qui n’est pas arménienne. Je veux aussi écrire un roman sur un père qui parle à sa fille. Mais je ne sais pas si j’y arriverais, c’est peut-être trop intime. Et puis j’ai deux autres idées, plus en relation avec l’actualité… depuis deux jours j’écris sur Daesch. Mais il faut que j’ai le titre avant pour commencer. (Moi : ah bon ?! Tiens, c’est drôle !) Oui, pour les deux précédents livres, j’avais le titre en tête avant de commencer à écrire.

 

DIGESTIF
Dans une interview, tu as dit « les bourreaux m’ont enseigné l’humilité, les victimes le courage ». Que t’ont enseigné tes lecteurs ?

94956881_oJe suis assez détaché de l’écriture, je suis plus sensible à l’image, j’ai passé ma vie avec un appareil photo ou une caméra. Alors ce que je trouve très frais, c’est de découvrir que les gens lisent autant. Je suis surpris que les librairies, les salons, soient pleins de passionnés de lecture. Des gens qui ont une lecture précise, sérieuse. Pour l’instant, c’est ce qui me touche beaucoup. Pour Le diable au creux de la main, on s’intéressait au journaliste, au témoin de l’histoire. Mais là, tu comprends que tu peux avoir fait ce que tu veux dans la vie, des films, vu des conflits, les gens sont très impressionnés… mais y’a un truc qui est magique et qui scotche tout le monde, c’est le livre et dans le livre, le roman. Je m’en aperçois là, que pour les gens, ça reste quelque chose. On dit toujours que les gens ne lisent plus. Mais les gens restent toujours fascinés par le fait que tu puisses écrire une fiction. Tu vois que grâce à la fiction, tu as le pouvoir de les emmener dans ton univers. Mon univers est dur, sans concessions, violent. Souvent les gens me disent « j’ai failli lâcher » mais après « j’ai quand même tourné la page ». Je trouve ça formidable, parce que ce sont des gens de tous les milieux. Les gens te remercient de faire quelque chose qu’ils ne savent ou ne veulent pas faire ; écrire. J’aime demander aux lecteurs pourquoi ils me lisent. Certains sont plus attachés à Virgil, à Chanchal, d’autres me disent qu’ils m’en « veulent » à cause de telle ou telle mésaventure d’un des personnages… c’est toujours surprenant. (nous dérivons, dérivons, jusqu’à ce que Pascal me raconte qu’il avait déjà sa fin en tête depuis le début, mais chuuut je ne dis rien, pour ne pas vous « spoiler » !) Dans un salon, une rencontre, quelqu’un va pointer du doigt quelque chose que personne d’autre n’aura remarqué. Ce qui me fascine chez les lecteurs, c’est que dans cette multitude, chacun en a fait une chose personnelle. Et puis des fois personne ne remarque ce que tu t’es embêté à faire volontairement ! (rires)

 

Après encore un détour, Pascal prend note d’un roman que j’ai adoré – Sauf quand on les aime, de Frédérique Martin. Il me conseille à son tour Syrie, de Kessel. Pour son prochain roman, je crois que je lui proposerais un vrai dîner, s’il accepte 🙂 En tout cas, je vous invite à découvrir ses deux livres, si touchants, si humains. Malgré leur dureté, ce sont, chacun à leur mesure, son essai comme son premier roman, des livres nécessaires, plein d’intelligence et d’humanité. Et on en a bien besoin par les temps qui courent !!!

2 réflexions sur “ La Table Littéraire : Interview de Pascal Manoukian ”

Lybertaire

Merci merci du fond du cœur pour cet entretien ! Quelle joie pour toi, je suis super heureuse !

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Manoulivre

Merci à toi d’être venue me (re)voir ! En vrai bientôt j’espère ! Avec Pascal ? 🙂

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