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Le bonheur national brut

22 mai 2016 - Coup de coeur, Romans
Le bonheur national brut

Paul Savidan a « dix-sept ans et sept mois » lors de la présidentielle de 1981, qui voit François Mitterrand accéder à l’Elysée. Autour de lui, gravitent ses amis ; Rodolphe Lescuyer, qui ambitionne de se lancer dans la politique ; Tanguy Caron, le fils prodigue en mal de père et Benoit Messager, le plus libre de la bande, toujours flanqué d’un appareil photo. Malgré leurs différences, les chemins qu’ils envisagent de prendre, il s’agit pour chacun de trouver sa place dans le monde…

Construit en deux temps, le roman nous montre des personnages à l’aube de la vingtaine, avant de s’offrir une ellipse d’une trentaine d’années. Nous retrouvons Paul et sa bande en hommes de quarante-cinq ans passés. Quels choix ont-ils fait ? Comment leurs blessures adolescentes les ont façonnés, transformés ? Ou au contraire, ont fait d’eux ce qu’ils ont toujours été ? Quels compromis ont-ils négocié avec eux-mêmes et leurs rêves de gosses ? Les deux parties du récit se complètent, se répondent. La première nous montre des jeunes gens en devenir, qui se cherchent. Leur orientation professionnelle, sexuelle, n’est pas encore définie. C’est l’époque des premiers joints, des premières filles -ou des premiers garçons. De la majorité. Ils n’en ont pas encore conscience, mais les rencontres qu’ils vont faire seront décisives, leurs choix également. La seconde partie laisse place aux portraits d’hommes. Tous ont pris des responsabilités, chacun à leur manière. On voit ceux qui sont allés au bout de leur logique adolescente, ceux qui semblent s’être égarés en chemin. Ceux qui, bon an, mal an, sont réellement heureux. Et ceux qui font tout pour que l’on puisse les croire épanouis, mais qui ne le sont pas. En filigrane de la quête personnelle de ces quatre garçons, se dessine le portrait d’une France qui évolue. On assiste aux prémisses, dans les années 80, des nouvelles méthodes de gestion de l’entreprise ; les premiers plans sociaux, les premières « charrettes » d’ouvriers congédiés sans ménagement. La mort de la figure paternaliste du patron, figure rassurante et protectrice, qui ne survit pas au contact de la toute puissance capitaliste. Puis, vingt-cinq ans plus tard, ce sont les techniques de management violent, totalement décomplexées, qui apparaissent, formidablement disséquées. Il est aussi question de politique, à travers l’histoire récente du parti socialiste et des grandes avancées au sein de la société, avec les combats pour l’égalité via les premières associations homosexuelles que fréquente Paul. L’apparition du sida, l’exclusion de ceux qui en sont atteints. Les premiers morts de la maladie. L’innocence qui s’enfuit et ne semble jamais pouvoir être retrouvée…

Tout au long des 760 pages du roman, il y a une question lancinante à l’adresse du lecteur : qu’avons-nous fait de nos rêves ? Comment rester fidèle à l’adolescent exalté, révolté que nous avons été ? Où retrouver, dans nos vies d’adultes, cette « fraicheur » perdue ? Le destin des personnages entre alors en collision avec notre propre histoire, soulevant des questions, comme peu de livres savent le faire. C’est peut-être pour cela que je ne me suis pas ennuyée une seule fois. Il n’y a aucun bavardage inutile dans la prose de François Roux. Au contraire, l’auteur semble savoir exactement où il nous emmène -ce qui rend son roman d’autant plus maitrisé. De ses personnages si réalistes, je n’ai pas douté un seul instant. J’ai adoré suivre leur évolution, observer leurs contradictions. Chacun laisse une empreinte, que ce soit Paul, ce « héros-spectateur » qui regarde les autres et lui-même avec empathie et distance ; Benoit, le beau photographe solitaire, ou Tanguy et Rodolphe, ceux qui semblaient si forts et que pourtant la vie n’épargne pas. Mais ce qui en fait un grand roman contemporain, c’est aussi, indéniablement, le ton engagé des passages liés au fonctionnement de l’Entreprise (avec un grand E, comme le sont les Églises, en tant que représentantes d’un dogme). Je dis « engagé » car derrière la démonstration, il y a une dénonciation sans concession de cette violence que subissent de nombreux salariés. Et puis il y a, bien sûr, la langue de François Roux. Une écriture introspective, minutieuse, d’une extrême précision -presque cinématographique. Sans à-peu-près, qui s’adapte à chaque situation et sonne à chaque fois juste. Avec une vraie sensibilité, une justesse qui ne tombe jamais dans la facilité ou la mièvrerie. Elle permet aux personnages de prendre corps, aux dialogues de devenir si réels qu’on a le sentiment, le livre refermé, d’avoir quitté une bande de potes.

Il y a dans Le bonheur national brut une sincérité, un engagement intellectuel, social et humain qui m’a profondément marqué. C’est un roman brillant, brûlant, de ceux qui vous piquent pour mieux vous sortir de votre léthargie. Un coup de cœur que je ne peux que vous inviter à découvrir, surtout par les temps qui courent…

 

Le bonheur national brut, de François Roux. Éditions Le Livre de Poche. 760 pages. 2016.

PS : De tout cœur, merci à l’éditeur pour cette découverte.

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