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Les échoués

20 novembre 2015 - Coup de coeur, Prix de la Porte Dorée, Romans
Les échoués

Ils ont fui la guerre, la misère, leur pays. Ils ont survécu aux trajets dans des bateaux de fortune, dans des caches de camions. Traités comme du bétail par les passeurs, volés par les intermédiaires de la filière clandestine, ils ont appris que tout se monnaye. Qu’ils devront se battre s’ils veulent préserver leur dignité et conquérir leur liberté. Pour échapper aux contrôles, trouver de quoi se nourrir, travailler, ils devront faire preuve de persévérance, de force physique et mentale. D’égoïsme et d’entraide à la fois. De la pure folie. Parce qu’il n’y a pas de retour en arrière possible. Seul l’avenir compte ; personne ne veut les voir rentrer au pays. Eux non plus ne veulent pas, ou ne peuvent pas. Il faut rester, coûte que coûte. Quel qu’en soit le prix.

Virgil, Chanchal, Assan et sa fille Iman sont moldaves, bengladais et somaliens. Ce sont des clandestins, qui ont parcouru des milliers de kilomètres pour échouer à Villeneuve-le-Roi, en France. Nous sommes en 1991, pas en 2015. Les plages de Lampedusa ne sont pas encore jonchées de corps. La mer n’est pas encore une dévoreuse d’hommes par milliers. Un petit garçon, visage contre le sable, n’a pas encore été pris en photo. Les frontières qui ferment les unes après les autres ne sont pas encore au journal télévisé tous les soirs. Ce décalage temporel est salvateur : il nous permet un recul que l’émotion de l’actualité immédiate ne permettrait pas. Il a aussi valeur d’annonciation des catastrophes humaines à venir. Comme pour nous dire qu’aujourd’hui n’est rien face à ce qui sera demain…

Les échoués pose des questions essentielles et tente d’y répondre. Pourquoi quitte-t-on son pays ? Assan et sa fille ont fui la guerre civile qui tue aveuglément dans les rues de Mogadiscio. « La guerre venait de détourner son destin. Il ne serait plus pêcheur comme son père. (…) Il lui restait un trésor et il allait le mettre à l’abri. Peu importent les chemins, il les emprunterait. Il s’userait les pieds pour guider Iman loin des cris et du sang, pour mettre des milliers de kilomètres entre elle et cette folie, même s’il lui fallait voler et tuer. » Virgil veut travailler, pour sortir sa famille de la misère ; il « avait compris que le bonheur ne s’enracinerait pas tout de suite en Moldavie. Il lui fallait aller le chercher ailleurs, seul d’abord, en défricheur. » Chanchal enfin, a été désigné pour partir ; « C’est sa grand-mère qui le lui avait murmuré à l’oreille, le douzième jour après sa naissance, ainsi que le veut la tradition. Ce serait Chanchal. Chanchal signifie « sans repos ». Puis elle avait ajouté : « Que ce nom te donne la force quand il te faudra partir, car c’est toi qui as été désigné pour l’exil et nous comptons tous sur ton courage pour survivre. » Dix-sept ans plus tard, « Sans-Repos » prit la route. » Des prénoms pour donner corps à des histoires trop souvent anonymes. Où se niche la force, le courage de ces gens ? Quelle a été leur vie d’avant, quel sera leur présent et leur futur ? L’immigration et les parcours de vie qu’elle suppose est un sujet éminemment romanesque, pourtant tous les écrivains ne sont pas à la hauteur du défi : rendre justice à cette incroyable force qui habite les migrants. Pour autant, le roman ne brosse pas un portrait héroïque de ces personnages : il n’omet pas de dénoncer la faiblesse de certains, la cruauté d’autres. Les compromis que l’on fait pour survivre, les arrangements avec sa conscience. « Il faut sans cesse contrarier sa vraie nature, se forcer à oublier ce qu’on éprouvait avant. Il n’y a pas de place pour la compassion et la pitié. (…) Il faut être prêt à tout arracher à plus misérable, plus fragile, plus découragé que soi. C’est aussi ça, la clandestinité. »

Je ne sais pas comment vous décrire ce que j’ai ressenti sans être impudique ni tomber dans le mélo, sans risquer d’altérer l’hommage que je souhaite rendre à ce livre. Allons à l’essentiel : c’est un roman bouleversant. Il est de ceux qui vous hantent, vous empêche de dormir le soir. De ceux qui font monter les larmes aux yeux, de manière irrépressible. J’ai pourtant lu, depuis deux ans, nombre de récits sur l’immigration, mais peu m’ont autant secouée. Je me demande quelle était la visée de Pascal Manoukian : remuer les consciences ? Gagné, haut la main. La qualité de son écriture aide pour beaucoup ; de la poésie brute dans certains passages, puis une phrase qui vient vous clouer au sol par sa violence… Des montagnes russes émotionnelles, voilà le sentiment qui m’a accompagné, tout au long de ma lecture. On remarque aussi, dans la maitrise de sa narration, le passé de grand reporter de l’auteur. Les conflits somaliens, extrêmement complexes, sont évoqués de la manière la plus simple et pédagogique possible. Manoukian possède une vision géopolitique de la question migratoire d’une acuité exceptionnelle. La question du travail illégal des clandestins est décortiquée méticuleusement, provoquant des frissons d’indignation. Alors oui, lire le récit de ces personnages qui ont, sans aucun doute, des « jumeaux » dans la vie réelle, est fatalement douloureux. J’ai mis une semaine à le finir, car je n’arrivais pas à en lire trop d’un coup. Après quelques pages, je me sentais suffoquer. Envahie par un sentiment de colère, de chagrin et d’impuissance. Mais la littérature ne sert-elle pas à cela ? A nous troubler, à bousculer le confort de notre existence ?

Je ne peux que vous inviter à lire ce très très grand roman contemporain. A ne pas détournez pas les yeux, même si cela remue en nous une révolte, une culpabilité (aussi) qui ne fera sans doute pas avancer les choses, mais qui est peut-être (je n’en sais rien, à dire vrai) le prix de notre lucidité. Achetez ce condensé d’humanité. Peut-être aurez-vous envie de devenir des Monsieur Julien et des Madame Elise. Peut-être pas. Mais vous ne pourrez plus jamais dire que vous ne saviez pas. Quant à vous, Monsieur Manoukian, je vous remercie du fond du cœur. Je vous souhaite, ainsi qu’à vos Echoués, des prix littéraires, des coups de cœurs de libraires, des rencontres avec des lecteurs aussi émus que je l’ai été. J’ai hâte de lire votre prochain roman. Pour le premier, vous avez déjà toute ma reconnaissance et mon admiration.

 

Les échoués, de Pascal Manoukian. Éditions Don Quichotte. 298 pages. 2015.

Lu pour le comité de sélection du Prix de la Porte Dorée 2016.

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Une réflexion sur “ Les échoués ”

Lybertaire

Coucou ! J’ai mis mon avis sur Bibliolingus si tu veux voir 😉 Et je pense pouvoir venir samedi à la rencontre !

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