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Les Grands

20 juin 2015 - Prix de la Porte Dorée, Romans
Les Grands

« I muri. Zé au téléphone avait dit ces deux mots le plus doucement qu’il pouvait, en faisant tout son possible pour les rendre moins coupants. I muri Couto, elle est morte -répétant I muri comme s’il avait craint que les deux mots n’aient pas suffit la première fois, comme s’il avait eu besoin lui-même de les dire à nouveau. »

Ainsi commence Les Grands, par l’annonce d’une mort : celle de Dulce, la chanteuse du groupe guinéen Super Mama Djombo. Ses compagnons d’autrefois manquent de mots pour apprivoiser l’absence et le chagrin ; particulièrement Couto, qui l’a aimé longtemps et admiré toujours. Même après le départ de Dulce du groupe. Couto qui durant tout le récit – le temps d’une après-midi et d’une soirée – va convoquer les fantômes du passé. Se laisser envahir par les souvenirs, multiples, au cours d’une déambulation dans la ville, de rencontres et de discussions. Tandis que le groupe a prévu depuis longtemps de jouer en concert le soir-même, un coup d’État se prépare. L’histoire individuelle de Couto et ses amis vient alors se heurter, se mêler à l’Histoire en marche. Pourtant, ce concert devait être celui de leur grand retour. Ces musiciens surdoués qui ont été des stars dans les années 70, remplissaient des stades et jouaient partout dans le monde sont progressivement tombés dans l’oubli. Les membres « historiques » du groupe ont vieilli, certains sont partis vivre à Lisbonne ou à Paris et même si une jeune génération de musiciens a rejoint l’ensemble, le succès n’est plus vraiment au rendez-vous. De jeunes rappeurs ont pris la relève, électrisent les foules avec leurs sons « d’ordinateurs » ; les orchestres n’ont plus la côte. Alors, que faire de ce concert, entre deuil et tensions politiques qui se jouent, se répondent, se confrontent ?

C’est avec beaucoup de tendresse pour son personnage principal et un amour immodéré de l’Afrique que Sylvain Prudhomme réussit à caler les pas du lecteur dans ceux de Couto. On ne sera pas étonnés d’apprendre que l’écrivain a passé la majeure partie de son enfance dans divers pays africains, avant d’y revenir adulte, par choix. Rien de surprenant, non, car une des qualités premières de ce roman est de nous emmener en Guinée Bissau, au sens littéral du terme. Les odeurs, les paysages, la ville sont décrits précisément. On y mange beaucoup (de la viande, surtout), on y boit de la bière. La moiteur ambiante appelle l’amour, la sensualité, une douceur de vivre malgré les difficultés crasses de la vie quotidienne. La musique est pour cela un antidote à la fonction essentielle. « Atchutchi dans ses chansons ne disait pas amour, il disait baliera, quelque chose à mi-chemin du balancement et de la danse. Baliera comme le flux et le reflux du désir, des océans, des astres. Baliera comme le grand balancement du monde, la soif universelle d’aimer. » Le parler guinéen, le créole et ses sonorités si mélodieuses distillés tout au long du texte donnent une épaisseur au récit, décuplent la beauté de l’écriture sans fioriture de Sylvain Prudhomme. Une écriture au plus proche des sensations , du visuel, du toucher, qui possède l’impressionnante faculté de faire monter l’émotion sans aucun artifice. Si une douce mélancolie vous étreint durant votre lecture, n’ayez crainte, elle n’est que la conséquence de l’immense talent de l’écrivain. Pour ma part, ce sont des larmes que j’ai dû retenir à certains passages -entre autres, ceux qui concernent Dulce.

Le 3 juin 2015, Les Grands a reçu le Prix de la Porte Dorée. Une récompense méritée pour l’écrivain qui a déclaré « aucun de nous (comprenez : les écrivains sélectionnés pour le Prix) je pense ne s’est dit « je vais faire un livre sur l’immigration », « je vais faire un livre sur l’exil ». Nous avons chacun suivi des trajectoires d’hommes et de femmes. Nous avons essayé de raconter les vies de gens qui au fond rencontraient les mêmes événements que nous tous – l’amour, la mort, les chamboulements de l’histoire, le désir, les enthousiasmes, les déceptions, les regrets – avec une urgence et une acuité peut-être accrues seulement par l’éloignement de leur pays. Dès lors qu’on envisage l’immigration sous ce jour, à hauteur d’hommes et de femmes, en se mettant à la place de ceux qui la vivent, les choses sont forcément différentes: il n’est tout simplement plus possible, je crois, de prendre certaines décisions inhumaines, de perpétuer certaines politiques indignes. »

Il n’y a, après tant de bon sens, pas grand-chose de plus à ajouter. Hormis le fait que vous passeriez à côté d’un livre plein d’humanité et de beauté en omettant de lire Les Grands. Votre libraire n’attend plus que vous !

 

Les Grands, de Sylvain Prudhomme. Éditions Gallimard/L’Arbalète. 252 pages. 2014.

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