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Les Lisières

6 juillet 2013 - Romans
Les Lisières

Paul Steiner trimballe sa quarantaine fatiguée depuis plusieurs mois déjà. Sa femme, Sarah, la seule qui avait réussi à l’éloigner de la Maladie (la folie, la dépression) l’a quitté, l’a jeté à la porte de chez eux.

Elle a tenu le coup des années, mais un jour elle n’a plus su, comment le porter, le supporter, dans ses absences, ses fuites, ses excès, ses plaintes. Ses enfants, Manon et Clément, lui manquent terriblement. Il s’en veut car il sait combien cette séparation les marquera à jamais, les fait déjà souffrir. Il tente (à peine) de ne pas sombrer, quand François, son frère ainé l’appelle, lui demande de venir s’occuper quelques jours de leur père, car leur mère est à l’hôpital, victime d’une mauvaise chute.

C’est un effort considérable pour le narrateur que de quitter sa Bretagne, sa terre d’adoption et de refuge, et retourner en banlieue, à V. Là où il a passé toute son enfance et son adolescence, là d’où il est partit ensuite pour Paris, puis pour les finistères, enfin. Durant ces jours qui lui semblent une éternité, qui lui coûtent énormément, il va retrouver ses amis de collège, de lycée, se confronter à lui-même et à un secret de famille auquel il ne s’attendait pas. Retrouver la brutalité intériorisée de son père, les reproches incessants de son frère, le silence de sa mère. Et puis découvrir la vie des copains d’avant, parfois triste, parfois gaie, souvent difficile à cause du contexte social et économique qui l’est tout autant. Le chômage, les emplois précaires, les divorces, les suicides, l’alcool… tout n’est pas rose, et pourtant chacun en ce monde tente de rester la tête hors de l’eau.

Mais surtout, dans cette France chamboulée par ces questions économiques, sociales, « identitaire » (quel mot affreux) c’est le portrait d’un homme extrêmement complexe que dessine Olivier Adam. A la fois torturé, attachant et parfois agaçant, il dit tout et son contraire, est à la fois entier et morcelé. Le personnage de Paul se définit comme un être périphérique, à la frontière des lieux, des choses, des gens ; jamais vraiment là et en même temps frappé de plein fouet par ce qui se passe, sensible jusqu’à en être torturé tout en faisant preuve d’une froideur glaciale. Ces contradictions font toute la force et la richesse de ce héros.

J’ai mis du temps à le lire, même si je l’ai acheté peu après sa sortie. J’aime laisser le temps aux commentateurs de « faire le buzz », ne pas les écouter, appréhender seule et sans trop d’avis extérieurs un livre, afin de mieux m’en imprégner sans être influencée d’avance. On a beaucoup parlé des Lisières, et de nombreux blogueurs l’ont chroniqué. J’avoue ne pas avoir compris les nombreux reproches faits à Olivier Adam, arguant qu’il signait là un énième roman « social » (il est un des seuls à le faire, avec talent, pourquoi lui demander d’arrêter ?!) ou encore que ce double littéraire était méprisant et méprisable… En fait le pire est que tous les arguments utilisés pour discréditer ce livre sont ceux relatés par le personnage écrivain. Pourquoi n’aurait-il pas droit de parler de cette banlieue qu’il a connu maintenant qu’il s’en est « sorti » ? Pourquoi son avis compterait moins qu’un autre, aurait moins de valeur, au prétexte qu’il émane d’un écrivain qui a le privilège de vivre de sa plume ? Je suis encore plus choquée d’avoir lu des dizaines de commentaires à des critiques ajoutant « je n’ai pas lu le livre, mais c’est vrai que c’est tellement agaçant tous ces écrivains privilégiés qui s’épanchent de leurs malheurs à longueur de romans… » Comment porter un jugement sur ce qu’on a pas lu ? Et qui prétend connaitre tellement l’Homme derrière le nom d’Olivier Adam pour affirmer qu’à travers ce personnage écrivain il parle de lui ? Dans une longue interview à l’Express, Adam dit ceci : « Je ne fais pas de l’autobiographie mais tout trouve racine dans ce que j’ai pu observer au cours de ma vie. (…) Même si je suis sur le terrain des enjeux intimes, je cherche un intime qui soit collectif. (…) Dans mon cas personnel, les mensonges en disent autant sur moi – et peut-être même plus – que la vérité. Je ne crois pas que l’autobiographie puisse donner des livres plus forts que la fiction par sa seule grâce. Beaucoup de livres purement autobiographiques me paraissent infiniment moins vrais que des livres purement autofictionnels« . A partir de là, je pense que tout est dit.

Enfin, vu les thèmes abordés, la défense farouche des plus faibles, l’esprit « de gauche » qui émane de la personnalité du héros, il me parait difficile qu’un tel roman puisse plaire à tout le monde. Peut-être faut-il, un tant soit peu, partager ses opinions. Pour ma part, je comprends totalement, dans son sens le plus large, ce sentiment exprimé par Paul Steiner d’être à la fois de « là-bas » (là où j’ai grandi) et de là où je suis aujourd’hui.

Un mélange parfois douloureux, souvent complet et complexe, à l’image de ce pavé de 454 pages qui nous laisse interrogés sur notre place à tous, en tant que fils ou fils, frère ou sœur, compagne ou mari, ado ou adulte de la banlieue, de Paris ou de Province. D’ici et d’ailleurs, par le biais d’une prose magnifique, humaine et engagée. Car ce texte nous rappelle l’âpreté du monde, et sa beauté fulgurante.

 

Les Lisières, d’Olivier Adam. Éditions Flammarion. 454 pages. 2012.

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2 réflexions sur “ Les Lisières ”

Philisine Cave

Il ne me tente toujours pas malgré ton très bel article. Tu as raison sur le jugement sur l’auteur : chaque créateur met une part de lui-même dans son œuvre, reste à savoir la valeur de la fraction ! Bisous

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Manoulivre

Arf, dommage de n’avoir pas su te convaincre, mais je prends avec plaisir ton compliment Cela dit, je suis une irréductible fan d’Olivier Adam, ceci explique cela. Ma critique s’est un peu changée en billet d’humeur, mais c’est vrai que beaucoup de réaction autour des Lisières m’ont agacée. Je voulais rappeler que la littérature n’a pas uniquement vocation à être légère et divertissante, et que des sujets gravec restent parfois nécessaires ! Bises et merci de ton passage

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