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Les nouveaux monstres. 1978-2014

10 octobre 2018 - Romans
Les nouveaux monstres. 1978-2014

À l’enterrement de don Emanuele, neuvième prince de Valfonda et quatorzième comte de Palmieri, un homme déambule, seul, la tête courbée. Saverio est un prêtre jésuite et le demi-frère illégitime du défunt, qui l’a choisi pour héritier. C’est à cette occasion qu’il rencontre Aria, l’une des nièces du prince. Ou plutôt, elle croit le rencontrer. Car lui la connait plus qu’elle ne l’imagine. Il a même été un intime de ses parents, Viola et Santo. Il fut leur ami, le témoin de leur passion et plus encore. Mais Aria l’ignore. Comme bien d’autres choses…

La jeune femme est journaliste et éprise de vérité. Tout ce sur quoi elle s’interroge, enquête, questionne, elle l’écrit dans le journal qu’elle a fondé avec des associés, Lo Specchio Verde. Ses thèmes de prédilection ? La collusion entre la mafia et l’état, l’argent du Vatican, les assassinats commandités. Mais aussi de manière plus générale, le « linge sale » de son pays ; le refus de laisser mourir dans la dignité, les meurtres non élucidés du monstre de Florence, les disparitions… De temps à autre, pour divertir son lectorat hébété par tant de drames, elle ose quelques feuilles sur les actrices, telle Ornella Muti. La narration fait alterner correspondance entre Aria et Saverio au présent, passages narratifs qui évoquent le passé des personnages et des articles du journal d’Aria.

Si je ne suis pas de ceux qui assimile uniquement l’Italie aux pizzas, aux pastas et aux gondoles, je dois avouer que j’ignorais tout ou presque des années de plomb ou des histoires d’argent sale du Vatican et de l’IOR. Or Les nouveaux monstres (1978-2004) parle de tout cela. Des attentats contre le civils perpétrés par l’extrême-gauche et l’extrême-droite, tous aussi sanglants les uns que les autres. De la mafia, du cortège de morts qu’elle charrie derrière et devant elle. Des morts si raffinées, si douces, que vous en serez tout chose : à coup de pendaison forcée, de défenestration, de charges explosives, d’enlèvements, de séquestrations… Du sang, des larmes. Et des dossiers de justice dont l’épaisseur n’a d’égal que le vide des condamnations. Il s’agit de juges qui meurent dès qu’ils s’approchent un peu trop près de la vérité, dès que des noms sortent, dès que des réseaux sont mis au jour. De pool anti-mafia trop efficaces, d’hommes qui paient leur courage de leur vie. De Falcone à Borsellino, et ce malgré leurs protections rapprochées. Les journalistes ne sont pas en reste, eux aussi périssent de vouloir écrire ou dire la vérité, car elle dérange trop de monde, de la mafia aux politiciens corrompus, des grandes entreprises qui se servent au passage, à l’état qui ne dit mot mais consent. Alors oui, même si cette lecture fut particulièrement démoralisante, je peux affirmer que j’ai appris beaucoup grâce à elle. Ce livre est un hommage à tous ceux qui se sont battus, qui se battent encore, pour qu’un jour l’Italie soit débarrassée du système mafieux. Pour qu’enfin elle tourne la page de la violence, qui a pris d’autres formes aujourd’hui, mais n’est pas moins présente.

En revanche, je suis plus dubitative sur la manière employée par l’auteure pour mener à bien son projet. J’ai trouvé qu’il y avait un décalage trop important entre les parties narratives et les articles du journal fictif. Le va et vient n’a pas fonctionné pour moi, essentiellement parce que j’ai trouvé que Simonetta Greggio était bien meilleure écrivaine que journaliste. C’est à dire que les passages narrés sont de meilleure facture que quand elle prend la plume d’Aria. Si l’on est pas italien, si l’on ne s’est pas intéressé à l’histoire du pays, il est parfois pénible de suivre le propos de la journaliste. Je me suis franchement ennuyée à certains moments. Si j’ai entrepris de nombreuses recherches pour comprendre ce que je lisais (et dans l’optique de rédiger ma critique), je doute que tous les lecteurs posent leur livre toutes les cinq minutes pour aller sur Google (ou autre). Certes, les cinquante dernières pages du livre sont consacrées à des notices biographiques, à un lexique des sigles et acronymes. Mais j’ai déploré malgré tout un manque de pédagogie dans la manière de raconter les faits historiques, un manque de fluidité qui dessert le roman. Il aurait peut-être fallu en dire moins, mais mieux. Ou choisir entre la non-fiction et le roman. C’est d’autant plus dommage que la langue est belle quand elle évoque les sentiments de Viola et Santo, ou de Saverio et Aria. J’ai été émue, touchée par ces personnages humains qui s’aiment, se déchirent, aspirent à la justice. La ténacité d’Aria est à l’image de nombre d’hommes et de femmes qui se sont battus pour faire avancer l’Italie vers plus de lumière, moins de corruption, d’argent sale et d’inégalité.

Parce qu’il hésite trop, à mon sens, entre document et fiction, Les Nouveaux monstres (1978-2004) n’a pas rempli toutes mes attentes. Si l’auteure réussit à faire vibrer son lecteur et à l’intéresser à son pays, l’amoncellement des sujets abordés risque de lui tourner la tête et le laisser soulagé de reposer le livre, enfin achevé.

 

Les nouveaux montres. 1978-2014, de Simonetta Greggio. Éditions Stock. 402 pages. 2014.

« La criminalité en Italie se décline en trois composantes : attentats et massacres à des fins politiques, corruption transversale à tous les niveaux, différentes mafias (‘Ndrangheta, Camorra, Sacra Corona Unita). Notre histoire de famille est jalonnée de ce que l’on a appelé mystères, et comme tous les secrets de famille, c’est ce que l’on fleure dès l’âge de raison. Nous sommes traumatisés par les questions sans réponse, des questions que l’on ose même pas poser d’ailleurs, car si nous comprenions aujourd’hui à quel point nous n’avons été que de la viande revendue au rabais, un bain de sang noierait le pays tout entier. (…) Pour nous, Italiens, la démocratie escamotée – suspendue ? – pèse très lourd. Moins lourd néanmoins que la charrette que nous traînons, et plus nous sommes chargés, moins les problèmes de démocratie et de vérité paraissent essentiels à nos yeux. Il nous faut d’abord avoir un toit et manger à notre faim. Le reste, nous verrons plus tard. Plus tard, ou jamais. »

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