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Les Trois Quarts du temps

31 août 2014 - Coup de coeur, Romans
Les Trois Quarts du temps

Fille d’Hermine et d’Adrien, mais aussi un peu de Lou, Louise Morvan grandit dans l’ombre de deux mères fantasques et d’un père effacé. Adolescente complexée, rêvant de faire médecine, elle côtoie la bande des Infâmes avant de tomber éperdument amoureuse de Jean-Marie, qu’elle épouse. Veuve à moins de trente ans, elle rencontre un bel Américain au lendemain de la Libération mais épouse le très sérieux et égoïste Arnaud Castéjà. Il naît de cette union trois filles, aux personnalités bien différentes. Sa carrière évoluant au fil du temps, Louise débute comme secrétaire, puis devient journaliste et enfin écrivain. Mais quel regard porter sur elle-même aux trois quarts du chemin, à la soixantaine ?

Ce bilan d’une vie, qui démarre en 1913 (la nuit de noce d’Hermine) et s’achève dans les années 70, est forcément l’œuvre d’une grande dame. Benoîte Groult, dont j’admire le travail et la personnalité depuis quelques années déjà, est une de nos plus illustres féministes. Auteure du très célèbre Ainsi soit-elle, son courage à rappeler sans relâche le combat mené par les femmes pour la conquête de leur droit, comme celui inaliénable de disposer de leur corps, me touche profondément. Tout comme sa défense répétée et sans conditions de l’avortement. Aussi me suis-je plongée avec bonheur dans ce roman. Une semaine à vivre aux côtés de Louise, cette héroïne si humaine, si Femme, m’a vraiment enchantée. Car l’auteure est une exploratrice de l’âme humaine à la vision tellement précise et juste que cela en devient presque troublant. Il y a des passages entiers où l’on se reconnait, où l’on aperçoit l’ombre d’un homme aimé (le salaud, le flippé de l’engagement, l’obsédé du paraître, l’amant bienveillant…). Les émotions qui traversent Louise sont celles que toutes les femmes ressentent un jour ; l’amour, le désir, la jalousie, le deuil… Elle traite de la difficulté de s’accomplir en tant que femme ; à la fois comme épouse, amante, mère mais aussi salariée. Elle évoque le machisme de la société (qui n’a pas évolué autant qu’on aimerait nous le faire croire…), les rapports hommes/femmes, l’avortement, la pilule, la sexualité (même des séniors !).

En écrivant la vie de son héroïne, Benoîte Groult nous parle des évolutions de la société, des combats qui ont été menés hier, qui seront à mener demain. Son écriture d’ailleurs, parlons-en ! Un vrai régal ! La langue est soutenue, expressive, foisonnante. Féminine ? Sûrement. J’ai refermé ce roman la tête pleine de questions. Sur le bonheur, l’accomplissement de soi, de ses rêves. Sur l’amour, sur le couple. Peut-être qu’une réponse est à chercher du côté de Louise : « Le bonheur, ce n’est peut-être pas la réussite, se disait Louise en nageant, suspendue sans poids dans l’eau transparente et se laissant pénétrer par la beauté calme de cet océan, de ce ciel ardent, de la côte où les champs pas encore moissonnés blondissaient au soleil. Ce n’est pas forcément l’amour fou, totalement partagé. C’est plutôt un amour indistinct pour la vie toute entière. C’est de s’accorder au monde, de ne pas rompre l’harmonie d’un paysage. » . Je vous laisse faire sa connaissance…

 

Les Trois Quarts du temps, de Benoîte Groult. Editions Grasset. 383 pages. 1983.

Vous pouvez entendre Benoîte Groult parler de son roman sur cette vidéo (Archive de l’INA) :
http://www.liberation.fr/livres/2013/12/19/l-album-des-ecrivains-benoite-groult_967674

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