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L’homme qui tombe

20 septembre 2018 - Romans
L’homme qui tombe

« Voilà ce qu’était le monde à présent » : un amas de cendre, de gravats, de décombres. Une course désordonnée de gens, une masse informe et disparate à la forme, hurlant, toussant, cherchant à fuir « le fracas de la chute ». Derrière Keith, les tours du World Trade Center s’effondrent. Un monde s’effondre, car il y aura un avant et un après 11 septembre. S’il est sortit vivant de ce building où il travaille, il ne sera pourtant plus jamais le même, car « revenir d’entre les morts n’est pas la même chose qu’être vivant ». *

C’est de manière instinctive, sans pouvoir se l’expliquer, que Keith se dirige vers le domicile de son épouse, dont il est séparé depuis peu. Il se réinstalle dans une vie conjugale, dans la monotonie des jours, car « il a besoin de se tenir à l’écart des choses ». La sidération passée, chacun doit s’approprier à sa manière les évènements. Lianne, sa femme, se pose beaucoup de questions. Attentive à son mari retrouvé, mais aussi à elle-même, à ses propres désirs et à ses peurs, elle est une figure centrale du roman. Active, entreprenante, elle anime un atelier d’écriture pour malades souffrant de la maladie d’Alzheimer. Ces échanges nourrissent sa pensée, tout comme ses conversations avec sa mère, Nina, qui fut professeure. Une intellectuelle, amatrice d’art, mais qui tend avec l’âge à décliner physiquement. Tandis que les adultes essayent de faire face au quotidien, tant bien que mal, leur fils Justin et ses amis scrutent le ciel. Ils inventent dans leurs jeux d’enfants des mensonges qui déforment la réalité. Ils parlent sans cesse d’un certain « Bill Lawton » (Ben Laden) dont il ne faut pas prononcer le nom.

De tous les personnages du roman, Lianne est indéniablement le plus « vivant » à mes yeux. Attachante et agaçante à la fois, sa complexité la rend singulière. Elle est altruiste, cherche à aider les autres – même si en agissant ainsi elle cherche surtout à s’aider elle-même, à répondre aux questions qui l’obsèdent, notamment la mort de son père. Keith est beaucoup plus insaisissable. Que penser de sa passion pour le poker ou encore sa manière d’être « absent » au monde ? Il est paradoxal de voir un personnage aussi central dans un roman se dérober à ce point au lecteur. Pour être honnête, je crois ne pas avoir réussi une seule fois à le « comprendre ». C’est une figure qui m’a échappé, que j’ai trouvé trop « morcelée », à la limite de la duplicité vis à vis des autres et de lui-même. De manière plus générale, cette lecture me laisse en tête plus de questions que de réponses, plus d’incertitudes que d’affirmations. L’homme qui tombe et donne son titre au roman, qui est-ce ? Keith, qui a du mal à « atterrir » dans sa vie ? Ou cet artiste de rue, qui dans ses performances, rappelle la chute de ceux qui se sont jetés des tours ? Ce personnage aussi est tout juste esquissé, comme une silhouette fantôme qui illustre le malaise des new-yorkais après les attentats.

La structure du récit tend à brouiller les repères spacio-temporels. En effet, le texte fait alterner les différentes voix des personnages en espaçant seulement d’une ligne ces « parties ». Si ce parti-pris peut perturber le lecteur, j’ai trouvé également que cela le force à plus d’attention. Cela donne une atmosphère très spécifique au roman, comme en dehors du temps et de l’espace. Don Delillo donne à voir, par le biais d’une écriture qui restitue les errements de ses héros, ce temps de latence, ce temps suspendu après le drame. Les thèmes soulevés le sont de manière subtile, insérés dans la narration ; la question de la mémoire, notamment, à travers l’atelier d’écriture de Lianne. C’est une belle idée que d’avoir décrit un groupe de personnes qui perd la mémoire, tandis que tout un pays est plongé dans un « impératif mémoriel » extrêmement fort. C’est un parallèle intéressant d’un point de vue narratif, car il permet de dresser un pont entre le drame d’un pays tout entier et celui, plus intime, des individus en marge de la société, comme le sont les personnes âgées et les malades. En revanche, je suis plus dubitative concernant le récit des parties de poker de Keith. Si celles du début ont un sens, parce qu’elles évoquent ceux qui ne sont plus, les nombreux tournois auxquels le héros participe à la fin du roman m’ont plutôt ennuyée et je n’ai pas toujours vu leur intérêt. Idem pour les passages qui mettent en scène les terroristes ou l’artiste de rue ; ils m’ont paru reliés de manière artificielle au reste du récit.

En définitive, cette lecture aura été assez déstabilisante ; passionnante à certains égards et plus monotone à d’autres. Je reste cependant satisfaite d’avoir pu découvrir Don Delillo et n’exclus absolument pas de le lire de nouveau un jour…

 

L’homme qui tombe, de Don Delillo. Éditions Actes Sud – Babel. 296 pages. 2010.

« De la musique provenait d’une pièce du fond, un morceau classique et familier mais dont il ne connaissait ni le titre ni le nom du compositeur. Il ne savait jamais ces choses-là. Ils buvaient du thé et ils parlaient. Elle parlait de la tour, reprenant toute l’histoire depuis le début, sur un mode claustrophobe, la fumée, le fléchissement des corps, et il comprit qu’ils ne pouvaient parler de ces choses que l’un avec l’autre, dans les détails les plus minutieux et les plus ennuyeux, mais que ce ne serait jamais ennuyeux ni trop détaillé parce que la chose étaient en eux désormais et parce qu’il avait besoin d’entendre ce qu’il avait perdu dans les cheminements de la mémoire. C’était leur moment de délire, la réalité hébétée qu’ils avaient partagée dans l’escalier, dans la profondeur des cages où des hommes et des femmes descendaient en spirale. »

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