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Mala Vida

14 septembre 2015 - Romans
Mala Vida

« Franco est mort, pas les franquistes. Les électeurs ont la mémoire courte et quarante-cinq ans de dictature n’ont pas suffi. Le peuple a choisi de donner le bâton pour se faire battre de nouveau. » Ainsi commence Mala Vida, qui plante dès les premières lignes le décor d’une Espagne contemporaine, où les dernières élections ont vu l’arrivée au pouvoir des nouveaux franquistes. La majorité absolue a été accordée à l’Alliance pour la majorité populaire, l’AMP. Leurs militants ont beau être jeunes et propres sur eux, en coulisses, ce sont toujours les anciens, les disciples de Franco et l’Eglise, qui opèrent dans l’ombre.

Diego Martín, journaliste à Radio Uno, accuse le coup. « L’Espagne moderne, active, celle du mariage gay et de la tolérance, disparait en direct à la télévision. » Il regarde, sonné, les résultats. Il sait que la première mesure du gouvernement sera de placer ses hommes aux postes clés de la communication ; il est donc menacé. Mais contre toute attente, son émission de nuit, Ondes confidentielles, reste à l’antenne. Il devient un alibi en or pour le gouvernement, qui espère ainsi faire croire à la liberté de la presse. Lucide sur ce point comme sur le reste, Diego ne va pas se priver de parler de dossiers compromettants pour le pouvoir en place. C’est pourquoi, lorsqu’une sombre affaire de bébés volés est révélée par une avocate franco-espagnole, Isabel Ferrer, la porte-parole de l’association composée des familles de victimes, notre héros sent qu’il a un rôle important à jouer. Une série de meurtres étranges se déroulent en parallèle ; y aurait-il un lien ? Aidé par son ami, le juge David Ponce, et une détective transsexuelle, Ana Durán, Diego se lance dans une enquête qui lui révèlera bien des secrets…

Premier roman de Marc Fernandez, spécialiste de l’Espagne et de l’Amérique latine pour Courrier International, Mala Vida est truffé de qualités. Tout d’abord, le lecteur est plongé dès les premières pages dans l’Espagne contemporaine -et il n’y a pas à dire, l’auteur connait son sujet sur le bout des doigts. Il me parait important, avec cette démarche  que le décor paraisse crédible : il l’est. Des détails des rues aux données socio-économiques, on sent l’érudition de l’écrivain et elle est placée à bon escient, à juste dose. N’étant pas une lectrice de polar, je ne peux m’appuyer sur aucune référence, mais j’ai trouvé son histoire bien construite et le suspense haletant. Les meurtres ponctuent de manière efficace le récit -allez savoir pourquoi, j’ai pensé aux rythme de rires qu’il faut avoir dans un spectacle comique pour que celui-ci fonctionne ; ici, c’est pareil, mais au lieu des rires, on se trouve sans cesse face à de nouveaux indices et de nouveaux cadavres ! Si l’on peut craindre une fin consensuelle, fort heureusement, l’écueil est évité (de justesse, mais évité). Les personnages, quant à eux, sont assez crédibles, leur personnalité développée juste ce qu’il faut. J’ai aussi été sensible au discours sous-jacent du texte, à savoir ce que nous devrions affronter en cas de victoire de partis extrémistes et xénophobes… et cela fait froid dans le dos ! Le roman permet de rappeler l’horreur du régime franquiste, pour tous ceux qui seraient tentés d’oublier les heures sombres de l’histoire. Cette forme d’engagement dans l’écriture ne m’a pas laissée insensible, bien au contraire. Elle donne, à mon avis, un intérêt particulier au roman.

L’affaire des bébés volés a réellement existé. Depuis 2010, de nombreuses victimes ont saisi les tribunaux espagnols pour faire entendre leur histoire et retrouver leurs proches. Les associations parlent de centaines de milliers d’enlèvements mais quelques milliers de plaintes seulement ont abouti à des instructions de dossiers. Le sujet reste encore assez tabou et fait bien sûr scandale. Il est difficile de concevoir que des enfants de familles jugées « indésirables » par le régime (des républicains, des communistes) aient été subtilisés à la naissance par le corps médical et religieux, qui annonçaient à leurs parents qu’ils étaient mort-nés. Pourtant, ce fut le cas. Confiés à des familles franquistes pour être élevés « dans le droit chemin », cette abomination qui fait écho aux vols de bébés sous la dictature en Argentine ne devrait pas rester impunie. J’en ignorais totalement l’existence et n’étant certainement pas seule dans ce cas, je recommande vivement cette lecture !

Je remercie chaleureusement Babelio et la toute nouvelle collection Préludes (dont on peut signaler la belle mise en page et le petit prix tout doux) pour m’avoir permis de découvrir un primo-romancier prometteur. Mala Vida m’a donné envie d’en savoir plus sur l’Espagne d’hier et d’aujourd’hui, de découvrir l’univers des polars. C’est, j’ose le croire, le signe d’une « mission accomplie » !

 

Mala Vida, de Marc Fernandez. Éditions Préludes. 277 pages. 2015.

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