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Notre-Dame du Nil

13 mai 2013 - Romans
Notre-Dame du Nil

Au Rwanda, le lycée Notre-Dame du Nil forme l’élite féminine du pays. Une élite majoritairement Hutu, avec un petit quota pour les Tutsis. Deux pour vingt. Et l’année entière pour que grandisse la haine…

Le début du livre s’ouvre sur l’origine de ce lycée et sa fonction. Un lycée pour les filles uniquement « c’est pour les filles qu’on a construit le lycée bien haut, bien loin, pour les éloigner, les protéger du mal, des tentations de la grande ville », pendant que les garçons restent en bas, dans la capitale. Perché sur la montagne, à 2500 mètres près de la source du Nil, d’où son nom, il s’agit de faire en sorte que ces demoiselles acquièrent une bonne éducation et fasse un beau mariage. « Les pensionnaires du lycée sont filles de ministres, de militaires haut gradés, d’hommes d’affaires, de riches commerçants. Le mariage de leurs filles, c’est de la politique. » Mais il y a aussi quelques jeunes filles -une minorité- qui ne doivent leur présence qu’à leurs bons résultats scolaires. Le lycée est l’occasion de leur inculquer à toutes les bonnes manières, mais aussi et surtout d’appréhender un mode de vie à l’occidentale, qui sera indispensable à leur vie future, quand elles seront mariées. La nourriture, si différente de celle de leurs mères, le fait de ne pouvoir dormir à plusieurs dans le même lit comme elles le feraient chez elles, tout est source de chamboulements des repères.

Quant aux adultes qui entourent les jeunes filles, ils ne sont pas toujours très respectables, malgré les apparences. Le père Herménégilde, par exemple. Dans son discours de bienvenue, à la rentrée, il se vante d’avoir inspiré les idées du Manifeste des Bahutu (rédigé en 1957 par neuf intellectuels hutus, fortement chrétiens). Il exprime des idées anti-tutsis, même si ce n’est pas toujours de façon très explicite. Mais aussi et surtout, son attitude envers les jeunes filles est loin d’être celui qui convient à un homme d’Eglise. L’auteur dénonce, par ce personnage, des pratiques inacceptables.

Mais c’est surtout autour des personnages de quelques lycéennes que se construit le récit de Notre-Dame du Nil. Godelive, Immaculée, Goretti, Frida, Modesta, partagée entre sa double identité à la fois hutue et tutsie ; Véronica, qui jouera Isis pour le vieux fou de Fontenaille et Virginia, dont le nom signifie « ne la faîtes pas pleurer« . Mais aussi Gloriosa, l’impitoyable, « celle de la houe« . Farouchement anti-tutsi, elle milite pour la cause du « Peuple Majoritaire » au sein du lycée, répandant auprès de ses camarades tout le fiel et la méchanceté dont elle est capable. Elle va jouer un rôle crucial dans le basculement des événements, quand va se profiler le drame.

Scholastique Mukasonga continue, à travers ce roman, d’explorer les entrailles du génocide. Ce sont ici les prémices auxquels nous assistons, à sa construction lente mais méthodique, à son caractère implacable. Ce qui s’est passé a pris sa source ici, dans les coeurs et les têtes quelques vingt ans plus tôt, comme un terreau longtemps entretenu. Comme dans La femme aux pieds nus, qu’elle avait écrit pour rendre hommage à sa mère tuée durant le génocide, l’auteur découpe son roman en chapitres consacrés à une certaine thématique, tout en continuant son cheminement narratif. Le rôle de la pluie dans la culture rwandaise ; les gorilles, qui divise rwandais et Blancs ; la place des femmes, la responsabilité des Belges dans la scission du pays sont des thèmes abordés en filigrane, avec une grande justesse. Nous y apprenons beaucoup de la culture, des croyances, du mode de vie des rwandais.

Quand j’ai rencontré l’auteure à Saint-Malo pour le festival Étonnants Voyageurs, je lui ai dit que je n’avais appris l’existence du génocide qu’au lycée, à dix-huit ans. C’était en 2004, dix ans après. Et que j’étais choquée de voir à quel point peu de jeunes savent encore aujourd’hui ce qu’il s’est passé. Elle m’a dit : « c’est très fort ce que vous venez de dire, ça me touche beaucoup ; ça prouve qu’on doit continuer d’en parler. » Alors voilà, j’ai tenu ma promesse, Madame Mukasonga, j’en ai parlé, même si c’est bien peu de choses, voilà qui est fait.

De mon côté, j’espère que vous continuerez longtemps à éveiller les consciences et les cœurs de vos lecteurs avec des livres aussi nécessaires que celui-ci.

 

Vous pouvez aller faire un tour sur le blog d’Athalie, Aleslire, qui chronique aussi Notre-Dame du Nil, nos deux critiques se complétant.

Notre-Dame du Nil, de Scholastique Mukasonga. Éditions Gallimard. Collection Continents Noirs. 223 pages. 2012.

Ce livre a reçu le Prix Renaudot 2012.

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3 réflexions sur “ Notre-Dame du Nil ”

Lili Galipette

Ah, ce roman !! Une merveille !!

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Athalie

Tiens, nos publications se sont croisées … J’ai moi aussi beaucoup aimé ce roman, il est d’autant plus fort que, comme tu le dis, le thème du génocide se croise avec tous les échos de la colonisation : la préparation de la visite de la reine des belges notamment vaut pour mille leçons d’histoire …

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Manoulivre

Je t’ai répondu sur ton article Athalie Euh d’ailleurs j’ai écrit trop vite, tu le dis que tu l’as aimé, arf…
@ LiliGalipette, ça ne m’étonne pas que tu ai aimé, vu tes choix fins de lecture !

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