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Otages intimes

30 août 2016 - Coup de coeur, Romans
Otages intimes

Etienne est photographe de guerre. Enlevé lors d’un reportage, il est fait otage. Après des mois de captivité, d’enfermement, il est enfin libéré. Il a de la chance, il rentre. Vivant. Mais fissuré. Comment tourner le dos à la mort, revenir à la vie ?

C’est entouré de sa mère, Irène, et de ses amis de toujours, Enzo et Jofranka, qu’ Etienne tente de se reconstruire. Dans son village, il revient à son enfance. Car « il y a l’enfance il y a le monde » et c’est cette certitude qui le porte, ce repère qu’il fixe pour ne pas sombrer. Il est vivant, oui, vivant, mais quelque chose s’est brisé en lui. « L’immense joie du retour qu’il n’osait même plus rêver, il n’arrive pas à la vivre. Il est toujours au bord. Sur une lisière. » Les images des dernières minutes avant son enlèvement l’obsèdent. Les questions ne trouvent pas de réponses. Pourquoi fait-il cela, courir le monde et les guerres ? le temps est suspendu, changé à jamais par ce qu’il a vécu. le mur du cachot, la peur de mourir, la colère qui ne s’apaise pas. Toutes les atrocités du monde qui restent imprimées derrière ses paupières.

Alors il lui faut écouter le bruit de l’eau du torrent, la mélodie des souvenirs, Irène au piano, Enzo au violoncelle. Pour éloigner les cauchemars. Marcher, des heures durant. Au milieu de la forêt, parmi les grands arbres, se réapproprier le monde, la liberté, l’espace, les lieux aimés. Les gestes d’avant. Se laisser envelopper par l’amour infini de sa mère, son économie des mots, son regard et ses attentions qui disent tout. Qui disent « ça va aller ». Écouter Jofranka lui parler des femmes brisées qu’elle défend à La Haye. Grâce à ses mots à elle, comprendre ce qu’il va chercher, lui, dans ces pays que d’autres fuient. Accéder enfin à lui-même, au secret qu’il n’ose s’avouer. Parfois encore, juste se laisser envahir par les souvenirs et les silences.

Il ne faut pas trop en dire quand tout est déjà là, ce ne serait pas rendre hommage. Alors je serais brève : Otages intimes m’a bouleversé. Repéré lors de sa sortie à la rentrée littéraire 2015, je comprend que l’unanimité des critiques lors de sa parution n’est pas un hasard, c’est une évidence. Peut-être parce qu’il contient tout : des personnages sublimes, une construction parfaitement équilibrée, une langue virtuose et poétique. Fini à la faveur d’une insomnie, je me suis délectée de chaque passage, de chaque phrase. J’en ai noté tellement… Il y a une justesse inouïe dans les réflexions de ces hommes et ces femmes, qu’on en est abasourdi, percuté d’émotion. Cela tient peut-être au rythme, à cette mélodie qui émane du texte, à l’image de la quête du héros : lente, digne, vibrante. Un trio classique. La guerre, la paix, la mort, la vie, la haine, l’amour, toutes les oppositions se croisent sans jamais tomber dans un travers grandiloquent ou manichéen. Car tout au long des mots, dans leur sillage, il y a les sentiments, ceux des personnages comme ceux du lecteur. Des sentiments sur le fil, tout comme Etienne. Je l’ai refermé triste de l’avoir quitté, songeuse quant au pouvoir des mots.

Otages intimes est un coup de cœur, un coup au cœur. Je ne manquerais pas de l’offrir pour le faire partager.

 

Otages intimes, de Jeanne Benameur. Éditions Actes Sud. 192 pages. 2015.

« Elle ne sait plus comment soudain elle a senti le poids de son fils. Il s’est abattu comme un grand oiseau dans ses bras. Sans un mot. Juste un son rauque. Laisser enfin l’air passer. C’est dans les veines, au secret des poitrines que les mots fous se disent. Rien ne passe les lèvres. Donne-moi ta part de mort, mon fils. Donne. Je suis vieille et forte. Moi j’emporterai tout ça sous mes ailes comme l’épervier de notre village. »

 

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