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Pas pleurer

5 novembre 2014 - Coup de coeur, Romans
Pas pleurer

Montse, la mère de la narratrice, a quinze ans à l’été 1936. Elle est née en 1921 dans un petit village de Catalogne, dans une famille de paysans pauvres, assujettis au grand propriétaire terrien local. Tournant le dos à son village, à un destin déjà tracé, elle suit son frère ainé à Barcelone, pour participer à l’insurrection libertaire qui entend lutter contre la prise de pouvoir des fascistes en Espagne. Ce voyage lui offre l’occasion rêvée et unique de savourer sa liberté, de faire des rencontres, d’être foudroyée d’amour. Dans un formidable élan d’espoir d’une jeunesse inconsciente des drames qui se joue à portée d’elle. En parallèle, une autre voix se mêle au récit de Montse ; celle de Georges Bernanos. Présent à Majorque la même année, il assiste impuissant et horrifié aux massacres de milliers d’innocents par les phalanges bleues et à la complicité de l’Église dans ces crimes. Ce qu’il ne manquera pas de dénoncer de manière virulente dans son livre Grands cimetières sous la lune, dont les extraits chargés de révolte et d’effroi répondent à la parole enchantée de la jeune femme.

A côté de ces deux figures principales, gravitent deux autres personnages essentiels : Josep et Diego. Josep est le frère adoré de Montse ; elle l’admire, l’écoute, le suit. Il est son modèle et pourtant c’est son pire ennemi qu’elle va épouser, Diego. Il y a entre les deux hommes une rivalité qui a pris naissance dans l’enfance et s’est épanouie grâce – ou à cause – de la politique. Par cette tension constante entre eux, Lydie Salvayre illustre habilement les différentes forces politiques en présence et les tensions qui existent entre elles, leur incapacité à se fédérer ensemble au nom d’un certain idéal « de gauche ». Entre communistes, anarchistes, et libertaires, le dialogue semble impossible, à l’image de ces deux jeunes gens ; ennemis alors qu’ils devraient être dans le même camp. Les conflits existants sont aussi sociaux et l’auteure montre à quel point les écarts existent entre bourgeois et pauvres, comme dans ce passage où Montse entre pour la première fois dans un salon bourgeois dépourvu de ses propriétaires : « Elle découvre en un seul soir l’existence (…) de l’eau courante, chaude et froide, des baignoires à pieds de tigre, des W.-C avec chasse d’eau et couvercle rabattable, des ampoules électriques dans chaque pièce, des réfrigérateurs, des pendules, des thermomètres muraux, des téléphones en ébonite, bref, de l’extraordinaire, de la féérique, de l’incomparable beauté du confort moderne. »

Mais une des grandes réussites du roman, hormis ses personnages et son contexte fort, c’est sa langue. Montse parle un mélange de français et d’espagnol, le « fragnol ». Je craignais que celui qui ne connaisse pas un minimum la langue ibérique passe un peu à côté de la beauté de ces transformations linguistiques. Mais des lecteurs non hispanophones m’ont dit que cela ne les avait pas gênés. Pour ma part, avec une grand-mère espagnole et une profonde affection pour cette langue, je me suis régalée ! Car toute la saveur du récit est ici, dans ces maladresses langagières. Dans ces mots que Montse invente, en accolant un bout d’espagnol et un bout de français ; une langue de l’exil, mâtinée de soleil et d’erreurs jouissives pour le lecteur. Entre deux rires, on revient à la langue littéraire, incisive de Bernanos. Ce va et viens m’a un peu gêné sur la fin, car en avançant dans ma lecture je me suis attachée de plus en plus à Montse et moins au contexte historique… Mais on comprend bien le parti pris de l’auteure : rappeler la dureté de l’époque, ne pas occulter les atrocités commises en laissant trop de place à l’histoire personnelle de son héroïne.

La petite et la grande histoire, la cruauté des hommes et leur beauté, la joie vive et l’horreur la plus complète se croisent sans cesse, à chaque page du récit, pour le plus grand bonheur du lecteur qui hésite sans cesse entre rire et larme, effroi et enchantement. Sidérée de découvrir ce pan de l’Histoire totalement obscur pour moi, j’ai aussi éprouvé beaucoup de tendresse, à la fois pour la jeune Montse et pour la vieille dame « indigne » qu’elle est devenue, s’amusant à proférer des gros mots à tout bout de champ ! Cette lecture m’a vraiment comblée, car j’ai ainsi pu découvrir une auteure au style très personnel, sur un sujet qui mérite que l’on s’y intéresse de plus près.

Tout comme Lydie Salvayre, je pense qu’il est extrêmement important de garder dans la mémoire collective des hommes les évènements tragiques, les expériences totalitaires. Pour qu’ils ne se reproduisent jamais. Et je partage sa crainte en fermant ce magnifique roman : « Tandis que le récit de ma mère sur l’expérience libertaire de 36 lève en mon cœur je ne sais quel émerveillement, je ne sais quelle joie enfantine, le récit des atrocités décrites par Bernanos, confronté à la nuit des hommes, à leurs haines et à leurs fureurs, vient raviver mon appréhension de voir quelques salauds renouer aujourd’hui avec ces idées infectes que je pensais, depuis longtemps, dormantes. »

 

Pas pleurer, de Lydie Salvayre. Éditions Seuil. 279 pages. 2014.

3 réflexions sur “ Pas pleurer ”

Camilla

J’hésité à le lire depuis quelques temps, mais ton billet m’a convaincu! Je le note

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Camilla

J’hésité à le lire depuis quelques temps, mais ton billet m’a convaincu! Je le note

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Manoulivre

Je te le conseille vivement ! Je ne suis pas très sensible aux prix littéraires mais là c’est un Goncourt archi mérité !

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