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Rencontre Babelio avec Marc Fernandez

16 octobre 2015 - Festivals et Rencontres

Jeudi 8 octobre 2015, 18h30. J’étais conviée à la rencontre organisée par Babelio et les Editions Préludes pour le lancement de Mala Vida, premier roman de Marc Fernandez, dans la très belle Librairie de Paris. Le choix du lieu n’était pas anodin : visiblement, l’auteur et les libraires entretiennent depuis des années des rapports amicaux et professionnels. Car Marc Fernandez a plusieurs casquettes : primo-romancier, il est aussi journaliste, critique de polars et grand lecteur. Nous étions une trentaine de membres de Babelio à être présents. La directrice du Livre de Poche, Véronique Cardi, a été la première à prendre la parole, pour saluer son auteur. Elle parle de la découverte de ce roman, à « l’intrigue haletante », dont la « galerie de personnages (est) passionnante » et de « l’enthousiasme total » qui a été le sien. Marc Fernandez n’a visiblement pas (encore) l’habitude d’autant de compliments, il a l’air un peu gêné et fier à la fois, si j’en crois ses expressions… mais qui ne le serait pas à sa place ?!

Voilà pour le décor ; il est temps de passer à présent aux questions, que Pierre Krause de Babelio commence à poser, avant de passer la parole au public. Je les résume quelque peu par souci de concision, ainsi que les réponses de l’auteur (au micro sur la photo). En italique, les commentaires de votre serviteure.

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A quel moment avez-vous pris connaissance de l’affaire des bébés volés et quand avez-vous décidé de travailler sur ce sujet et d’en faire un roman, plutôt qu’une enquête ?

Il y a quelques années déjà, j’étais journaliste à Courrier International, je lisais beaucoup la presse espagnole et je suis tombé sur un article qui m’a interpellé. C’était resté dans un coin de ma tête… J’avais déjà publié plusieurs enquêtes avec Jean-Christophe (Rampal), mais là, j’avais envie d’y aller tout seul, peut-être parce que c’était l’Espagne – j’ai la double nationalité, c’était aussi ma famille. J’ai commencé à me documenter il y a 6 ou 7 ans sur le sujet, à garder des informations. Au sortir de la dernière enquête (La ville qui tuait les femmes : Enquête à Ciudad Juarez) j’ai voulu me lancer, mais rien ne venait. A un moment je me suis « réveillé », je me suis dit que j’allais en faire un roman ; j’ai alors jeté toute ma doc. Il fallait que j’oublie le réflexe du journaliste d’aller revérifier un fait, une source. Il fallait que mon histoire soit vraisemblable, tout en conservant son rôle de fiction. Et puis je vais vous avouer une chose… c’est un peu dur, mais après deux ans d’enquête assez difficiles au Mexique, sur des sujets qui impliquent des familles de victimes, je ne me sentais pas de recommencer, qui plus est seul. Le fait d’être espagnol ajoutait à la difficulté, j’étais peut-être trop touché, je manquais de recul, d’objectivité. Du coup, j’ai tout jeté et cela a donné Mala Vida.

Vous dîtes avoir pris connaissance de l’affaire dans la presse. Est-ce un sujet méconnu, oublié ou tabou en Espagne ?

Les gens connaissent le sujet en Espagne, c’est tabou mais non oublié, surtout caché sous le tapis, enfoui.

Le parti politique que vous décrivez dans Mala Vida, l’AMP, s’inspire-t-il du Parti Populaire réel, actuellement au pouvoir en Espagne ?

Je ne dirais rien, je ne veux pas avoir d’ennuis. (rires) La droite actuelle en Espagne est dure, c’est pas celle de François Bayrou… (re-rires dans la salle) Elle est imprégnée du franquisme, marquée. Il y a aussi la phalange, et un Parti appelé España 2000 qui pourrait être le Front National espagnol… Et puis AMP, UMP, c’était un clin d’œil… (dit-il avec un air malicieux).

Les personnages sont-ils tous inspirés de personnes réelles ?

C’est ce qui est marrant avec la fiction, c’est qu’on brouille les pistes. Tout le monde me dit « ton juge, c’est Garzon » (pour le personnage de David Ponce). Mais moi je vous dis « mon juge, c’est un monsieur qui s’appelle Carlos Castresana » qui est LE juge qui a pris l’affaire Pinochet au tout début et juste par un jeu de roulement, de permanence au tribunal à Madrid… c’est Garzon qui s’est retrouvé chargé de l’affaire. J’ai beaucoup d’admiration pour Garzon, mais j’en ai encore plus pour ce monsieur. Il a aussi enquêté sur les meurtres à Juarez. Il n’est pas connu du tout mais c’est un grand, grand juge.

Quel était le but de ces vols ? 

C’était une organisation criminelle, une vraie mafia. Au départ, c’est tout bêtement Franco qui dit « on va élever ces enfants dans la bonne direction, donc on va les piquer aux antis-franquistes et on va les donner aux bonnes familles » ; les familles franquistes, bourgeoises, de droite. Petit à petit, c’est devenu un vrai business. L’affaire est sortie en Espagne avec l’action d’un de ces enfants volés. Son père adoptif, sur son lit de mort, l’a appelé et lui a dit « tu n’es pas mon vrai fils, je t’ai adopté. Je t’ai acheté. Ton meilleur ami, c’est pareil ». On peut imaginer le choc de cet homme ! Il se rappelait aussi des scènes datant d’une quarantaine d’années où tout petit, il avait vu ses parents donner des enveloppes à des bonnes sœurs de Saragosse. En fait, on l’avait acheté, à crédit, comme on s’achète un appart. Il a monté une association et tout est parti de là.

Les victimes (les enfants volés) sont-ils aujourd’hui pour la plupart au courant de leur origine ?

Il se passe en Espagne ce qu’il se passe en Argentine avec les mères et les grands-mères de la place de Mai, les gens ne savent pas. Vous avez été adopté, on vous a mis dans une famille, vous n’êtes pas au courant… Une banque ADN a été lancée : si vous avez un doute, vous pouvez déposer votre ADN mais on en est aux balbutiements. Tant que le « Pepe » sera au pouvoir, ça ne bougera pas.

Un des objectifs de votre roman était-il d’aborder la question de la loi d’amnistie ?

Ce n’est même pas la question de la loi d’amnistie mais avant tout de la mémoire. Un pays ne peut pas avancer s’il ne règle pas son compte avec l’Histoire. Moi j’appelle ça la loi d’amnésie ! (hochements de tête autour de moi). L’Argentine, le Chili ont cassé leurs lois d’amnistie et l’Espagne ne le ferait pas ?! (il est fâché, là, ça s’entend) C’était il y a pas si longtemps que ça. Ça me fait toujours un peu bizarre mais je suis né en 1973, donc sous Franco – il est mort en 1975. Ce qui se passe aujourd’hui en Espagne, je pense que c’est une conséquence de cette loi.

Qu’en est-il du projet d’une traduction de votre roman en Espagne ? Le but était-il de provoquer une réaction de l’opinion publique là-bas ?

Ce serait assez chouette ! Une éditrice francophone l’a lu en Espagne, elle m’a dit « tu peux foutre un bordel ! » (approbation dans la salle) et c’est peut-être le but recherché, inconsciemment. J’espère qu’il va être traduit oui, au moins en Espagne. Après, la fiction permet-elle vraiment cet impact, plus qu’un documentaire par exemple ? Je ne sais pas, c’est à vous de me le dire. Si ça devient un best-seller ça aura plus d’impact qu’un 52 minutes c’est certain !

Le fait que votre héros soit journaliste et non flic, c’est un choix ?

Oui, c’est un choix conscient. J’avoue que j’en ai un peu marre, à force de critiquer des polars, du rôle de flic « à la Marchal » qui doit être bourré, dépressif, sous coke… Ce qui m’intéressait aussi, c’était parler de la radio. Même si je viens de la presse écrite, c’est un média que j’adore, c’est un grand regret de ne pas avoir fait de radio et franchement, si y’a un producteur dans la salle qui veut faire Ondes confidentielles en vrai (émission du héros de son roman), je suis prêt à me mettre derrière un micro !

Votre roman aborde aussi le rôle du journalisme dans la société…
On est en train de vivre une révolution dans les médias. Il y a du positif et du négatif, mais l’immédiateté, le journalisme tel qu’il est pratiqué actuellement… je porte un regard assez critique dessus. On a essayé de provoquer la lenteur et la longueur, une forme de « slow journalism » via la revue Alibi avec Paolo (Bevilacqua), pendant quatre ans. Y’en a un peu marre des petites phrases, nan mais franchement… (s’ensuit un coup de gueule du journaliste sur une femme politique pour laquelle je partage son aversion et que je ne citerais pas)

Y a-t-il des influences d’auteurs de polars que vous aimez, qui se retrouvent dans votre roman ?

Je suis très fan de Victor del Arbol, un auteur espagnol publié chez Actes Sud. Il m’avait envoyé son livre quand j’ai commencé à écrire ; je ne l’ai pas lu. J’ai mis de côté des bouquins de peur d’être influencé, d’être complexé. Je n’ai pas trop pensé à des influences précises dans mon écriture mais je reste un très gros lecteur, c’est sûr…

 

Les questions ont continué encore quelques minutes, chacun voulant en savoir plus. Marc Fernandez a lancé quelques pistes pour une éventuelle suite, en Amérique latine. Il nous a aussi fait rire avec le premier titre prévu, qu’il ne veut pas divulguer… mais apparemment, son éditrice a failli s’étouffer en l’entendant ! Nous saurons simplement qu’elle lui a dit : « Marc, c’est pas possible ! Surtout par les temps qui courent. »

Ce fut une belle soirée, à l’ambiance très sympathique. Toutes les rencontres auxquelles j’ai pu assister n’ont pas toujours été aussi vivantes et fluides. Il y avait ce soir-là un véritable échange, un jeu de ping-pong constant entre les lecteurs et l’auteur. Le sujet y est sûrement pour beaucoup, car il n’a laissé personne indifférent. Mais c’est aussi dû, à mon avis, au fait que Marc Fernandez manie avec une aisance certaine la prise de parole en public. Décontracté et sérieux à la fois, il a su captiver toutes les personnes présentes ; elles furent nombreuses à rester patiemment jusqu’à la fermeture de la librairie, pour obtenir une dédicace ou échanger quelques mots en privé avec lui. Pour ma part, je vous invite à découvrir son roman, pour le plaisir d’une histoire menée tambour battant, et son thème engagé…

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