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Rendez-vous avec l’heure qui blesse

3 août 2015 - Prix de la Porte Dorée, Romans
Rendez-vous avec l’heure qui blesse

Raphaël Elizé est un homme bon et un vétérinaire chevronné. Martiniquais, il est un des premiers maire noir de France métropolitaine. Sous l’occupation allemande, il est démit de ses fonctions en raison de sa couleur de peau. Il entre alors en résistance ; arrêté par la Gestapo, il est déporté à Buchenwald en 1944.

Rendez-vous avec l’heure qui blesse retrace le destin exceptionnel d’un homme qui l’est tout autant. Le roman s’ouvre sur son arrestation en 1943 et s’achève sur la libération du camp de Buchenwald. Entre temps, nous découvrons la personnalité du vétérinaire, qui a su gagner le respect des habitants de la petite commune de Sablé-sur-Sarthe. Il s’y installe avec sa femme Caroline et sa fille Janine, après de brillantes études à l’école vétérinaire de Lyon. Si ses débuts sont difficiles, en raison des réticences des paysans à faire appel à lui, il réussit progressivement à gagner leur confiance. Sa douceur, son amour et sa compréhension des bêtes l’emportent sur la méfiance des hommes. Mais à Buchenwald et face à l’horreur nazie, aucune de ces qualités ne lui est utile. Il est noir, donc « pire qu’un Juif » dans la hiérarchie hitlérienne. Hébété face à cette violence inouïe qu’il découvre, il oscille sans cesse entre sursauts d’espoir et grands moments d’abattement.

Le lecteur assiste alors, impuissant et compatissant, à l’entreprise de destruction des esprits, à l’avilissement des corps orchestré par le régime concentrationnaire. Le héros interroge sans cesse le rapport de l’homme à l’animal et pose cette question lourde de sens : comment les hommes peuvent-ils se comporter en oubliant à ce point leur humanité ? Cette réflexion, émanant d’un vétérinaire, me semble particulièrement intéressante. Un des autres aspects poignant du roman se trouve dans la réminiscence des souvenirs auquel le héros fait sans cesse appel pour survivre. Parce que ses souvenirs sont autant de preuves qu’il a été un homme digne, aimé, respecté. Tout comme sa participation au journal clandestin du camp, qui n’est qu’une tentative désespérée de continuer la lutte, de ne pas laisser l’horreur prendre le dessus sur la pensée. Mais c’est surtout, de mon point de vue, l’écriture de Gaston-Paul Effa qui touche de plein fouet. Je sais que certains lecteurs ont trouvé le style ampoulé, emphatique. Pour ma part, je l’ai trouvé recherché, mais sans affectation. A mes yeux son écriture est belle, exigeante, précise. Si j’ai dû retenir mes larmes à de nombreuses reprises, je n’ai pas eu l’impression pour autant que l’auteur avait écrit pour produire cet effet. Enfin, concernant la polémique autour du livre, je n’en ai cure. L’auteur le présente comme un roman et non comme une biographie. A partir de ce postulat, je considère que sa liberté est totale. N’est-ce pas la magie de la littérature que de transfigurer la réalité, d’apporter un nouveau regard sur l’histoire ?

Rendez-vous avec l’heure qui blesse offre un point de vue nouveau et éclairant sur l’univers concentrationnaire et ses atrocités. Mais surtout, il a le mérite de faire parler un homme que la France a injustement oublié. Afin qu’il ne meure pas dans les mémoires, je vous invite à le lire, à le partager. Pour ma part, je ne suis pas prête d’oublier Raphaël Elizé.

 

Rendez-vous avec l’heure qui blesse, de Gaston-Paul Effa. Éditions Gallimard Continents Noirs. 195 pages. 2014.

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