Menu

Today we live

1 septembre 2016 - Romans
Today we live

Décembre 1944, dans les Ardennes belges. Une petite fille juive, Renée, est ballotée d’une famille à l’autre. Les Allemands approchent du village, la panique gagne les esprits. Ceux qui hébergent l’enfant craignent pour leur vie. Le curé, qui vient de la récupérer, la confie dans la précipitation à deux soldats américains. Mais les apparences sont parfois trompeuses ; ces derniers sont en fait des SS infiltrés…

Renée est emmenée dans un bois pour y être abattue. Elle se retourne alors face à ses assassins et cela change tout. « Avait-on idée de se retourner face à celui qui va vous abattre ? » C’est Mathias, l’un des deux soldats, qui va tirer sur son compagnon d’arme et ainsi sauver l’enfant. Pourquoi ? Il serait bien en peine de l’expliquer. Cynique, faisant peu de cas de la vie des autres, il se révèle différent au contact de la petite. Cette « foutue gamine » a quelque chose d’indéfinissable qui force le respect. « Elle avait l’air d’une très jeune gorgone ». Du haut de ses sept ans, elle défie la peur, la mort, sans se plaindre jamais. Elle est vive, d’une lucidité qui désarme tous ceux qui l’approche. Rien ne prédestinait ces deux-là à cheminer ensemble. Pourtant, une relation d’une force inouïe va se nouer. Commence alors, pour ce « couple » improbable, une étrange cavale où chaque nouvelle rencontre représente un danger potentiel. Car dans l’adversité, l’humain est capable du meilleur comme du pire. De tolérance et de courage, voire même d’héroïsme, ou de la plus grande lâcheté.

La véritable réussite de Today we live réside dans la profondeur dont l’auteure dote chacun de ses personnages. Notamment Mathias ; un être étrange, qui ne résume pas à sa carrière de nazi. Trappeur au Québec dans les années 30, il a côtoyé les Indiens, autre peuple victime de génocide. Il est convaincu d’avoir un « monstre en lui ». Ce passé vient éclairer les décisions qu’il est amené à prendre pour Renée. Son caractère désabusé et froid n’est pas excusé, mais expliqué par un portrait tout en subtilité. Les choix de l’Allemand posent la question décisive du libre arbitre, cette notion détestée par tous les systèmes totalitaires. L’idée qu’un être humain a le pouvoir de dépasser l’ordre, la hiérarchie, de penser et d’agir au-delà de la contrainte. Certains se demanderont si cela est réaliste ; j’avoue que cette interrogation a traversé mon esprit, mais je ne crois pas que ce soit si important. Car au fil des pages, l’histoire de Mathias et Renée nous embarque avec eux, au-delà de toute autre considération. L’ensemble résiste contre toute attente à un écueil moralisateur ou dualiste (blanc/noir, gentils VS méchants). On tremble, on est ému, on réfléchit ; l’absurdité de l’idéologie nazie apparait, dans les pensées de Mathias, comme monstrueusement grotesque. Et c’est là que l’on se surprend à sourire aussi, parfois, de l’humour noir distillé ça et là. Manier l’ironie, un pari risqué avec un tel thème et pourtant parfaitement réussi. En clair, Emmanuelle Pirotte réussit à nous offrir une histoire fichtrement bien conçue, où la magie opère avec une efficacité bluffante.

Today we live est un premier roman des plus prometteurs. Son auteure, je le pressens, n’a pas fini de faire parler d’elle.*

 

Today we live, d’Emmanuelle Pirotte. Éditions Le Cherche Midi. 238 pages. 2015.

« Le mot « Juif » constituait un véritable mystère. Renée s’était jurée de le percer un jour, et surtout de comprendre pourquoi ce mot rendait les gens tantôt lâches, comme le père de Marcel et Henri, tantôt courageux et fraternels, comme les fermiers de l’autre campagne, sœur Marthe du Sacré-Cœur , le curé ou Jules Paquet. C’est ce qui tracassait Renée par-dessus tout, ce que ce mot déchainait comme émotions, la faculté qu’il avait de mettre les êtres à nu. L’Allemand, lui, semblait n’en avoir rien à faire que Renée soit juive. Il aurait dû la tuer, parce qu’il était un soldat allemand et qu’ils censés tuer ou emporter les Juifs mais il ne l’avait pas fait. Après, ça n’avait plus eu d’importance. Avec lui, elle était elle-même. Pour la première fois de sa vie, en compagnie du soldat allemand, Renée avait oublié qu’elle était juive. »

 

*Son nouveau roman, De profundis, est paru le 25 août au Cherche Midi.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *