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Tropique de la violence

19 août 2016 - Romans
Tropique de la violence

À Mayotte, cinq voix s’élèvent pour décrire la violence. La voix des vivants se mêle à celle des morts, pour raconter l’histoire de Moïse, ce bébé noir à l’œil vert, abandonné aux bons soins d’une femme blanche, élevé comme un blanc. Adolescent révolté, puis livré à lui-même, la rue l’appelle de ses sirènes car seule la fuite semble possible. Propulsé dans l’enfer de Gaza, l’immense bidonville de Mamoudzou, le chef-lieu de l’île, il est désormais surnommé « Mo » et marche dans les pas du sauvage Bruce…

La violence est commune à chacun des cinq personnages, qu’elle soit exercée ou subie. Marie, la mère adoptive de Moïse, a souffert dans sa chair et son cœur de son infertilité. Pour son fils Moïse, la violence est ressentie si tragiquement à son encontre qu’il n’a pas d’autre choix pour survivre que de s’en emparer contre autrui. Bruce est quant à lui l’archétype du voyou, expert en maniement de la brutalité. Enfin, Olivier et Stéphane, respectivement policier et membre d’une mission ONG, sont des observateurs démunis ; la violence les frôlent, ils l’esquivent, mais jusqu’à quand ? Mayotte c’est aussi des croyances, les djinns et leur pouvoir maléfique, les clandestins qui s’installent par milliers, dans l’espoir d’obtenir des papiers -la nationalité française, le sésame pour une nouvelle vie. Ce sont des enfants seuls, qui volent, se droguent à la « chimique » et deviennent agressifs, sans limites. Mayotte, c’est un département français « qui n’intéresse personne ».

Lorsque Babelio m’a proposé ce partenariat, je n’ai pas hésité une seule seconde. J’avais adoré En attendant demain, de Nathacha Appanah, j’avais donc envie de lire un nouveau livre d’elle. J’ai découvert grâce à Tropique de la violence une île dont je ne savais rien, pas même la situer sur un atlas. Au risque d’en rebuter certains, je vais être franche : il n’y a pas une once d’espoir dans ce roman. Du début à la fin, l’atmosphère est humide, oppressante, les paysages d’une beauté déchirante s’opposent à la misère crasse, les personnages semblent perdus pour eux-mêmes et les autres dès leur apparition. Mais si l’espoir est absent, on ne peut s’empêcher de penser qu’il s’agit là d’un cri d’alarme, d’un appel à l’aide, d’un « réveillez-vous ! » adressé à nous, lecteurs et Français. Car Mayotte c’est la France, malgré le silence des médias de métropole sur la situation là-bas, sur les clandestins, sur ces îles qui semblent avoir été abandonnées par l’État français.

En le refermant, j’ai ressenti de l’abattement, de la tristesse pour la vie brisée de Moïse (qui doit réellement exister sous un autre nom, dans les ruelles sombres du « vrai » bidonville) mais aussi et surtout de la colère, pour ce silence coupable qui laisse une population entière à son sort. La littérature ne sert pas qu’à distraire, j’en suis convaincue, elle sert aussi à faire bouger les lignes, à remuer les consciences, et Nathacha Appanah excelle dans cette démarche. Soutenir l’engagement d’un écrivain commence par le fait de le lire ; votre libraire vous attend.

 

Tropique de la violence, de Nathacha Appanah. Éditions Gallimard. 2016.

« Il n’y a qu’un gosse des rues pour savoir ce que c’est que la joie de trouver une vieille brosse à dents par terre, de la laver à la ravine et de passer un vieux savon dessus, un vieux savon tellement dur tellement strié de marques noires que c’est comme un caillou mais on le brosse quand même et après on va dans un coin parce qu’on ne veut pas que quelqu’un d’autre nous vole cette brosse et on se lave les dents avec, on tourne et retourne la brosse dans notre bouche comme si c’était un bonbon au miel et, la joie de cela, il n’y a qu’un gosse qui vit dans la rue pour savoir. Il n’y a pas de séance de cinéma ou de match de foot qui pourrait égaler le fait de posséder quelque chose, un objet qui ne soit rien qu’à soi, même si ce n’est qu’une vieille brosse à dents. »

Pour en savoir plus : http://www.liberation.fr/debats/2016/07/05/mayotte-de-l-ile-aux-enfants-a-la-poudriere_1464214

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