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Vernon Subutex

3 septembre 2016 - Coup de coeur, Romans
Vernon Subutex

Vernon a travaillé durant vingt-cinq ans comme disquaire. Quand son magasin a périclité, la galère a pointé le bout de son nez. Mais comment a t-il pu se retrouver à la rue ?

C’est une suite de petites choses, accumulées les unes aux autres, qui ont entrainé sa chute. La mort de l’industrie du disque, tout d’abord, provoque la fermeture définitive de sa boutique en 2006. S’ensuit le chômage, une reconversion qui ne marche pas (« qui voudrait former un quasi-quinquagénaire ? »). S’y ajoute le décès des amis de toujours, qui ouvre une brèche ; la solitude s’y infiltre, frondeuse. Les galères de tunes ne poussent pas à sortir, à voir les copains qui restent. Le loyer est de plus en plus dur à payer, les placards se vident. La radiation du RSA tombe. L’annonce de la mort d’un vieux pote également, la rock star Alex Bleach, qui effaçait les dettes quand la situation devenait trop critique. Et puis l’expulsion survient, brutale, rapide, irréelle. Il faut agir, (re)trouver des contacts, gagner du temps. Peaufiner un discours pas trop misérabiliste, pour ne pas faire peur, pour ne pas avouer la vérité. Genre « je suis de passage à Paris, je peux squatter quelques jours chez toi ? ». Parce que « face à la débâcle, Vernon garde une ligne de conduite : il fait le mec qui ne remarque rien de particulier. Il a contemplé les choses s’affaisser au ralenti, puis l’effondrement s’est accéléré. Mais Vernon n’a cédé ni sur l’indifférence, ni sur l’élégance ».

On ne peut s’empêcher de se demander comment un homme peut-il ainsi se laisser glisser ? Comment la société française permet-elle qu’un type qui a payé dix ans son « putain de loyer » finisse par être délogé par des huissiers, pour quelques mois de retards ? Pourquoi ? Tout le monde le regarde sombrer, Vernon, mais bien peu sont prêts à lui tendre la main. À mouiller leurs chemises. À dépasser ses scrupules à lui, en lui disant « arrêtes tes conneries, je t’aide, tu acceptes, c’est tout. Je suis là. » Il y a dans les lignes de Virginie Despentes des accents de vérité crue qui nous sautent au visage : pas d’héroïsme dans la vie ordinaire, mais une série de petites lâchetés coupables, d’égoïsme commun et parfois, des mains tendues, aussi. Sans juger, sans condamner, elle dissèque nos petits vices et dépeint une société qui s’effrite, qui éclate de l’intérieur, dans un silence consternant.

Je n’avais lu qu’un seul titre de Virginie Despentes, Apocalyse Bébé, et j’avais été déçue. L’analyse des personnages, la férocité et l’intelligence des réflexions étaient desservies par une écriture inutilement provoc’. Mais Vernon Subutex est très largement au-dessus de ces considérations ; c’est un roman parfaitement maitrisé, abouti. Je ne parlerais pas de maturité, ce serait ridicule pour une femme de sa trempe et de son âge, mais on a vraiment le sentiment que l’auteure est au sommet de son art, qu’elle a réussit à ne retenir que le meilleur de son écriture, en éliminant tous les petits défauts qui la desservait. Car il faut une sacré plume pour dépeindre autant de personnages, sans jamais perdre son lecteur. Pour charrier autant de thèmes – le chômage, la drogue, la solitude affective, les questions identitaires, les sans-abris, la montée des extrêmes et j’en passe – sans jamais donner l’impression d’un grand foutoir narratif.

C’est qu’elle le tient, son fil, page après page, avec un rythme soutenu, implacable, diablement efficace ! Le tout porté par une bande son rock d’une grande érudition -je rêverais d’une nouvelle édition, vendue avec un cd d’accompagnement. En quelques phrases, les décors sont plantés, immédiatement visualisés. Le style est percutant, d’une lucidité folle et si la langue est crue, presque scandée, c’est pour coller au plus près à la vérité de ses personnages. Des hommes et des femmes souvent en perdition, blessés, malmenés par la vie. De chagrins en défaites beaucoup sont frustrés, en colère. Ils tentent pour la plupart de se maintenir en surface, de ne pas sombrer ; Vernon incarne leur part de dérive, en quelque sorte. Il est celui qui ose aller au plus bas. Par son attitude et ses choix, il questionne nos vies. C’est sûrement pour cette raison que j’ai dû, parfois, arrêter quelques instants ma lecture, le temps de digérer les propos, d’y réfléchir. Ou parce que j’ai été saisie d’émotion, à certains passages. A d’autres moments, c’est une franche envie de rire qui m’a étreint, malgré la noirceur du texte.

Vernon Subutex est plus qu’un simple roman. C’est un un livre éminemment politique, dans sa faculté à soulever des questions essentielles de notre société. Sa parution en poche cette année est une raison de plus pour vous lancer. Pour ma part, je suis plus qu’impatiente de lire le second tome.

 

Vernon Subutex, de Virginie Despentes. Éditions Le Livre de Poche. 429 pages. 2016 (pour l’édition poche). Je tiens à remercier l’éditeur pour ce partenariat si réussi !

« En parcourant son dossier, avant de s’en faire pour le RSA qu’on lui retirait, il s’était senti terriblement embarrassé pour elle. La conseillère devait avoir trente ans. Elle gagnait quoi – combien ça gagne, une meuf comme ça -, deux mille brut ? Grand maximum. Mais les gens de cette génération avaient été élevés au rythme de la Voix dans la Maison des secrets : un monde dans lequel le téléphone pouvait sonner à n’importe quel moment pour te donner l’ordre de virer la moitié de tes collègues. Éliminer son prochain est la règle d’or de jeux dont on les a gavés au biberon. Comment leur demander, aujourd’hui, de trouver ça morbide ? Recevant sa radiation, Vernon s’était dit que ça allait peut-être le motiver pour « trouver quelque chose ». Comme si l’aggravation de sa précarité pouvait avoir une influence bénéfique sur sa capacité à sortir de l’impasse dans laquelle il s’était embourbé… »

 

2 réflexions sur “ Vernon Subutex ”

Une Comète

Magnifique billet et magnifique roman!!!

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Manoulivre

Merci ma belle ! L’as tu lu ?

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