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Tous les hommes désirent naturellement savoir

15 janvier 2019 - Romans
Tous les hommes désirent naturellement savoir

Récit d’une enfance et d’une adolescence, le dernier roman de Nina Bouraoui interroge ce qui façonne les êtres, à travers le prisme de la narratrice, l’auteure elle-même. On y découvre une enfant choyée, née d’une mère française très blonde et d’un père Algérien. De ce mariage d’amour, nait deux filles ; Nina est la deuxième, un peu garçon manqué, un peu « queer », un peu ce qu’elle veut. « Je trouve ma place dans ma famille, je suis l’être dont il ne faut pas dévier le sens du chemin qu’il prend, je suis l’artiste, j’ai le droit de me déguiser, de me travestir, de jeter mes robes, de ne pas me nourrir, de plonger dans les tourbillons de la mer agitée (…) » Dans le milieu intellectuel et bienveillant où elle grandit, on ne pose pas de questions sur sa supposée différence, on la laisse Être, Devenir, Savoir. Ces trois verbes et un quatrième (Se souvenir) sont le découpage adopté par l’écrivaine pour juxtaposer souvenirs d’enfance, d’adolescence et réflexions au présent.

Le récit n’est qu’un va et viens incessant entre ces périodes, entre la France et l’Algérie. Il traverse le pays de naissance (la France), le pays de l’enfance merveilleuse (l’Algérie) puis la fin de l’innocence, avec son retour définitif en France. Si l’un fait figure de pays où tout commence, l’autre est synonyme de l’écrivain en devenir, de la jeune femme de dix-huit qui découvre un troisième pays : celui de son homosexualité. Au Kat, un club réservé aux femmes, elle est une ombre qui hante les murs chaque nuit ; la plus jeune d’entre toutes. C’est dans l’obscurité qu’elle apprivoise son identité et au matin, les images de la veille se couchent sur le papier. Elle « apprend » son métier d’écrivain, en observant ce milieu et sa galerie de personnages hauts en couleurs. « Le Kat est relié à mon premier désir d’écriture, comme si le désir des corps, assouvi ou non, la découverte d’un autre monde, l’acceptation et l’exploration d’une sexualité en dehors de la norme menaient au livre, à l’imaginaire, aux mots. » La fréquentation de femmes plus âgées, qui se confient, la prenne à témoin de leurs ivresses, de leurs souffrances, lui donne le matériau pour écrire. Les nuits parisiennes sont assez tristes, une violence latente semble régir les rapports entre les femmes. La narratrice rapporte la honte, le dégoût de soi, sa propre homophobie. Le chemin est long à parcourir pour accepter non pas ce qu’elle est (car elle « est » depuis toujours) mais le regard de la société, son jugement, ses condamnations.

L’écriture de Nina Bouraoui est impudique, faite de respirations, d’un souffle qui parfois m’emporte et parfois m’agace. Je trouve certaines phrases d’une extrême beauté et d’autres sonnent comme trop faciles, trop attendues. J’ai été à la fois embarquée par son récit, émue par le souvenir d’un pays enfantin d’une beauté hypnotique et inquiétante (les plus beaux passages à mon sens) mais aussi parfois, lassée de cette écriture du Moi qui laisse entendre certaines notes de superficialité. En revanche, j’ai aimé sans conditions ce pont invisible qu’elle dessine entre les membres d’une même famille. Sans démonstration, à la seule force de l’architecture de son récit, on entrevoit les liens qui unissent l’histoire de nos parents, de nos ancêtres avec la nôtre. Nous sommes le fruit d’un héritage et c’est pour cela qu’il est ô combien difficile de Savoir. Indépendamment de notre quête d’humain aspirant à se connaitre lui-même, nous sommes le fruit de nos origines, que nous ignorons toujours en partie.

De cette lecture en demie-teinte, je retiendrai d’abord la douceur, puis la violence de l’Algérie. Celle de l’écrivaine : « Mon Algérie est poétique, hors réalité« . La richesse que constitue cette double culture « La France c’est le vêtement que je porte, l’Algérie c’est ma peau livrée au soleil et aux tempêtes. » En laissant de côté le narcissisme obligatoire de la confession, je saluerai la tentative réussie d’une femme cinquantenaire à questionner l’adolescente homosexuelle qu’elle a été. Car il est nécessaire de dire cette souffrance qui ne devrait plus exister, en France, en 2019. Pour tous ceux qui se questionnent et ne savent pas que la littérature offre des réponses, ce livre en est une parmi d’autres.

 

Tous les hommes désirent naturellement savoir, de Nina Bouraoui. Editions JC Lattès. 264 pages. 2018.

« La famille est le terreau de la peur et j’ai peur, je ne connais pas mon passé ni celui de mes ancêtres, je porte leur tristesse et peut-être leurs méfaits, je suis le vecteur, tout passe et passera par moi, car mes yeux cherchent ce que personne ne cherche, parce que je vois chez ma mère ce que personne n’a vu, parce que je vais écrire et que les mots reconstitueront la scène, vraie ou fausse, inventée ou rapportée, je la ferai exister pour qu’elle cesse de me hanter ».

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